La macronie devient le plus grand soutien du RN sur fond d’ingérence états-unienne

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Un sauvetage bancaire organisé depuis Matignon

Le 20 juillet, les représentants des 6 grandes banques françaises étaient reçus à Matignon. Objet de la réunion : trouver le moyen de prêter à Le Pen, à qui aucune des banques ne veut prêter. La solution qui se dessine tient en deux éléments. D’abord la création d’un « pool » bancaire, similaire aux crédits syndiqués (qui financent d’habitude des projets de centrales nucléaires, de constructions de ponts, etc.), pour diluer le risque financier et, accessoirement, le risque réputationnel entre BNP Paribas, la Société générale, BPCE, le Crédit mutuel, le Crédit agricole et La Banque postale. Ensuite, à la demande de la Fédération bancaire française, une garantie publique : en cas de défaut de remboursement de son prêt par le RN, c’est nos impôts qui remboursent. Le journal Le Monde révèle ainsi que un article devrait être déposé en ce sens dans le projet de loi de finances présenté le 30 septembre.

Résumons. Un parti d’extrême-droite dont la dirigeante vient d’être condamnée en appel pour l’orchestration du détournement de plus de 3 millions d’euros de fonds publics ne trouve pas de créancier privé et l’État arrange son financement et se propose d’être son assureur. Et c’est le gouvernement issu de deux campagnes menées au nom du « barrage » à l’extrême-droite qui porte le dispositif.

Il faut mesurer le renversement. Depuis 2017, l’argument central de la macronie n’a jamais été un projet : c’était une digue. Voter Macron, c’était empêcher Le Pen. Neuf ans plus tard, cette digue prend la forme d’un texte budgétaire destiné à garantir l’emprunt du RN.

Le nom qu’on ne prononce pas : Washington

Officiellement, l’enjeu est celui de la souveraineté. Il s’agit d’éviter que les candidats français n’aillent chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas ici. On nous rappelle opportunément le prêt russe voulu en 2017, puis le prêt hongrois de 2022. La grammaire est rodée : ingérence signifie Moscou, désinformation signifie Kremlin.

Cette grammaire a un mérite : elle est consensuelle dans l’opinion publique opposée à l’ingérence russe. Elle a aussi un défaut : elle est périmée. La banque hongroise n’est plus une option depuis la défaite d’Orban en avril. Quant au canal russe, il est fermé depuis la loi de 2017 sur la confiance dans la vie politique, qui interdit tout emprunt hors de l’Espace économique européen (EEE). Le risque que le gouvernement prétend conjurer est, en droit, déjà conjuré.

Le risque réel a changé d’adresse. Il vient d’un “allié”.

En février 2026, le Financial Times révélait que le département d’État préparait le financement de think tanks et d’associations européennes alignées sur l’agenda MAGA. Le mois précédent, Sarah Rogers, sous-secrétaire d’État à la diplomatie publique, avait effectué une tournée « liberté d’expression » qui l’avait conduite à Londres, Paris, Rome et Milan. En juillet, l’appel à projets est devenu public : jusqu’à 5 millions de dollars pour des organisations traitant de « souveraineté nationale, migration, censure et lawfare », le tout « en accord avec notre philosophie politique commune et notre héritage occidental ». Deux ou trois bénéficiaires attendus, jusqu’à 3 millions pour le principal. ProPublica a documenté en parallèle une enveloppe de 4,9 millions destinée à développer la « confiance civilisationnelle » de l’Europe, et une série de subventions attribuées de gré à gré, hors appel d’offres, sur des listes fournies par la Heritage Foundation.

Le texte de l’appel à projets précise que les bénéficiaires ne doivent pas « chercher à réformer les processus législatifs ». Cette précaution rhétorique dit exactement ce qu’elle prétend écarter.

Il ne s’agit pas de financement de campagne au sens strict, la loi française l’interdit, et le département d’État n’a pas besoin de l’enfreindre. Il s’agit de financer l’écosystème : instituts, médias, procès, colloques, réseaux d’influenceurs. Le précédent allemand est connu : en février 2025, Elon Musk relayait l’AfD sur X et J.D. Vance rencontrait Alice Weidel en pleine campagne. Aucune de ces interventions n’a transité par un compte de campagne.

Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré : « Nous n’intervenons pas dans les élections américaines. De même, je ne souhaite pas que le gouvernement américain ou des institutions liées à celui-ci interviennent dans les élections allemandes. »

C’est ce type de dépendance que Matignon cherche à prévenir sans le dire, parce que le dire reviendrait à qualifier publiquement l’administration Trump de puissance d’ingérence. Le prêt français devient alors moins un soutien qu’un cordon ombilical : tant que le RN se finance ici, il reste redevable ici.

Une asymétrie de moyens qui rend la digue dérisoire

Les ordres de grandeur méritent d’être posés côte à côte. En France, les dépenses électorales sont plafonnées par candidat pour chaque élection. Le plafond de dépenses pour la présidentielle de 2027 est de 16,8 millions d’euros au premier tour, 22,5 millions au second. L’ensemble des douze candidats de 2022 ont déclaré 83,5 millions d’euros de dépenses cumulées, c’est-à-dire l’équivalent d’un budget de communication d’une entreprise du CAC 40 de taille moyenne pour élire un chef d’État.

Aux États-Unis, il n’y a pas de plafonnement. Seulement 6 jours avant la fameuse réunion à Matignon, la Cour Suprême des US qui est à majorité pro-MAGA supprimait la dernière loi limitant les financement de campagne (annulant la décision Colorado II). Aux US le cycle électoral fédéral de 2024 a coûté au moins 15,9 milliards de dollars. Timothy Mellon a versé 151,5 millions au super PAC pro-Trump. Elon Musk y a engagé plus de 291 millions de dollars. À lui seul, un homme a dépensé pour une élection près de trois fois le budget cumulé de l’ensemble de la campagne présidentielle française de 2022.

Autrement dit : le système français de plafonnement, conçu pour égaliser les chances entre candidats nationaux, n’offre aucune protection contre un acteur extérieur qui joue dans une autre catégorie. Les 5 millions de dollars, d’ingérence étrangère du département d’État US sont significatif par rapport au plafond de 16,8 millions d’euros. Mais rien ne les oblige à s’arrêter là car l’argent qui ne transite pas par un compte de campagne n’est plafonné par personne. Le financement de think tanks, de chaines YouTube et de médias d’influence ne sont limité par aucune loi. La souveraineté du financement électoral français ne tient donc pas à la nationalité du prêteur mais à un dispositif juridique qui ne sait compter que ce qui entre dans le compte de campagne et qui devient volontairement aveugle dès que la dépense se déplace vers le hors-champ.

Sortir du paradigme électoraliste

Reste la question que cet épisode rend inévitable : à quoi aura servi le barrage ? Le bilan est mesurable. En 2002, l’extrême droite plafonnait à 17,8 % au second tour. En 2017, 33,9 %. En 2022, 41,45 %. En 2024, le RN devenait le premier groupe de l’Assemblée nationale. La stratégie qui consistait à agiter la menace pour capter le vote utile a produit, à chaque itération, une menace plus lourde. Non par accident, mais par mécanique : une offre politique qui ne se justifie que par ce qu’elle empêche cède progressivement tout le terrain de ce qu’elle propose. Sur les retraites, l’immigration, la sécurité, le maintien de l’ordre, la macronie a passé neuf ans à applique un programme de plus en plus proche de l’extrême-droite, le programme de son adversaire désigné, tout en réclamant les voix de ceux qui redoutaient précisément cet adversaire.

Le sauvetage bancaire vient clore la démonstration. Le barrage n’était pas un principe, c’était une position de marché et lorsque la position n’a plus d’utilité électorale, le principe s’évanouit avec elle. On ne garantit pas l’emprunt de ce qu’on tient pour un péril civilisationnel.

Il faut en tirer la conséquence. Tant que l’antifascisme reste indexé sur le calendrier électoral, il produira ce qu’il produit depuis vingt ans : une mobilisation dans les urnes tous les cinq ans, une démobilisation les quatre années restantes, et l’ennemi qui progresse dans l’intervalle. Ce qui manque n’est pas un meilleur barrage, ou un candidat de “la vrai gauche” mais ce que le barrage a empêché de construire, c’est à dire une capacité d’organisation qui ne dépende pas du cadre officiel bourgeois, un cadre qui glisse de plus en plus vers l’exploitation des masses et la répression de toute opposition. Sur les lieux de travail, dans les quartiers, dans les services publics qu’on a méthodiquement démantelé, c’est là que l’on doit s’organiser. Le fascisme ne se combat pas par les actions passives ou le vote dans une fausse démocratie à laquelle plus personne ne croit. Il se combat dans la rue et avec la force.

Le RN, lui, aura son prêt. Il l’aura peut-être avec une garanti de l’État, obtenu d’un pool de banques réunies à Matignon, et négocié par un gouvernement qui doit son existence à la promesse de l’en empêcher. Il serait temps d’admettre que ce n’est pas une anomalie du système. C’est son fonctionnement normal.

Toute organisation qui ne pose pas comme ambition le renversement total de l’état bourgeois, l’instauration du pouvoir prolétarien avec la socialisation de toutes les entreprises et l’expropriation des capitalistes est une organisation qui agit pour la stabilisation du système bourgeois, pour la continuité de l’exploitation des masses et de ce cirque. Les illusions “du moindre mal”, les illusions réformistes, ne sont qu’un opium endormissant pour les masses. Il est temps de percer les mythes, il est temps de s’organiser et de renforcer les vrai rangs du prolétariat – les rangs des révolutionnaires, les rangs des communistes.