Le 21 septembre 2001, Toulouse et particulièrement sa banlieue sud est frappée d’une explosion d’une violence inouïe. A 10 h 17 du matin, un stock de plus de 300 kg de nitrate d’ammonium, composé hautement inflammable, explose, provoquant une onde de choc qui fauchera la vie de 31 personnes et qui en blessera plus de 2 500. Malgré la reconnaissance de la culpabilité de la direction du site, la justice n’a jamais été véritablement rendue aux morts, aux blessés et aux sinistrés, qui ont payé le prix du cynisme meurtrier du patronat. 25 ans après, à l’appel de la FNIC-CGT, plus d’une centaine de personnes venues de toute la France se sont réunies sur le site de l’accident et ont mené une manifestation de commémoration pour la vérité et la justice lors d’une journée de grève politique.
A 13 h, un rassemblement d’une centaine de personnes se réunit sur le site du Mémorial d’AZF. Ils sont venus de Toulouse mais aussi de toute la France. Habitants du quartier, syndicalistes de la chimie et de l’Union Locale du Mirail, membres d’organisations politiques, tous sont réunis devant le monument, désormais situé en face du nouveau site d’exploitation de Total, premier responsable de l’accident meurtrier de 2001.
Après qu’une photographie collective eut été prise, le cortège se réunit autour du camion syndical, où la FNIC-CGT donne sa première prise de parole. La responsabilité première de l’accident est pointée sur la direction, qui pendant des années, a eu un recours massif à la sous-traitance, au mépris éhonté des normes de sécurité. Les conditions de stockage du nitrate d’ammonium, concentré dans le hangar 221 d’où est partie l’explosion ont été invoquées comme un des motifs premiers de l’accident.

Dans sa prise de parole, le représentant de la FNIC-CGT refuse le terme de « catastrophe » pour désigner l’accident, ce terme faisant passer l’évènement comme un coup du sort sans responsables, alors que ces responsables sont désormais bien connus. Pire encore, il permet de jouer la version de Total Energies, visant à rendre brumeuse la responsabilité de l’accident. « Si vous demandez aujourd’hui à 90 % des Toulousains à qui revient la responsabilité de l’accident d’AZF, ils vous diront qu’on ne saura jamais. Et ça camarades, c’est donner la victoire à Total. » C’est d’autant plus vrai lorsque l’on sait que pendant des années, le grand groupe d’hydrocarbures a fait tout ce qui était en son pouvoir pour réduire les victimes au silence afin de se dédouaner des conséquences.


Le syndicaliste poursuit en faisant le lien avec toutes les autres accidents industriels passés sous le tapis. L’année 2019 notamment est riche en accidents désastreux, comme l’incendie dans l’usine Lubrizol à Rouen, qui avait durablement empoisonné l’eau et les sols aux environs, la fuite de l’oléoduc d’Île-de-France dans les Yvelines sous la responsabilité de Total, qui avait souillé plus de 5 hectares de champs et de rivières d’hydrocarbures, ou encore l’incendie de l’usine de traitement des eaux usées du SIAAP. Au-delà de la question de Total Energies, c’est la responsabilité du patronat qui est pointée.
Malgré la dangerosité de ces sites, classés Seveso, la bourgeoisie ne prend pas au sérieux ni la question de la sécurité de ses agents, ni celle de ses installations, faisant le calcul cynique que toutes ces vies mises en danger par négligence valent moins que tous les profits potentiels générés sur ces sites. Malgré l’auto-congratulation du patronat sur les nouvelles dispositions de ces sites, les travailleurs ne sont pas dupes et savent que les irresponsables d’aujourd’hui seront les mêmes que ceux de 2001.
Suite à cette prise de parole, le cortège se met en marche et s’élance vers le quartier du Mirail, qui avait à l’époque durement été touché par l’explosion. Sur le chemin, nous passons devant l’ancien site des installations chimiques d’AZF, copieusement huées par le cortège. Les foudres du cortège se sont dirigées ensuite devant les anciens locaux d’EDF, situés rue d’Espagne, à deux pas de l’ancien site d’AZF. Cet endroit, nous explique un syndicaliste, était un haut lieu de lutte syndicale. Dans ces locaux, les salariés organisés avaient organisés de nombreuses luttes combatives contre la direction,. Ce fut le cas notamment le cas pour le syndicaliste CGT Christophe Esponde. Christophe Esponde, surnommé « Pépone », monteur électricien à l’Agence d’Exploitation de Condom, Agence Gascogne, fut l’une des nombreuses victimes de l’explosion, fauché tout juste à ses 30 ans. Sa mémoire a été saluée au cours de la manifestation, qui a arboré son portrait.


Après sa mort, Total, en collusion avec la mairie de Toulouse, tira à profit l’explosion pour éclater la lutte dans les locaux d’EDF, prétextant une dangerosité du bâtiment et une destruction prochaine. 25 ans après, alors que les locaux ont été effectivement relocalisés, le bâtiment existe toujours, rénové, et comporte des bureaux et même une pizzeria ! C’est cette manipulation éhontée après ce désastre qui fut huée également par le cortège.
Sur le chemin, le cortège syndical a croisé de nombreux graffitis et collages signées par la Jeunesse Communiste en soutien à la lutte pour la mémoire des victimes d’AZF. Sur le périphérique, des activistes ont déployé une banderole appelant à l’unité entre ouvriers et étudiants. Plus que jamais, l’unité entre les différents secteurs de lutte a été mis à l’honneur. L’idée de la journée de commémoration n’était pas uniquement dédiée à la mémoire des ouvriers ou encore de la CGT, mais bien de tout le prolétariat qui a payé de son sang les crimes des capitalistes ce 20 septembre 2001. Ainsi, de nombreux témoignages d’habitants du quartier ayant vécu l’accident, récoltés par l’action du CPES du Mirail, ont été lus au cours de la manifestation.



« Le jour de AZF, j’habitais Mirail-Université, juste en face de la faculté d’architecture. A ce moment-là, toute la baie vitrée de mon appartement HLM du 4e étage a complètement explosé. Si j’avais été dans mon salon, j’aurais été tuée. J’étais dans ma chambre, et ça a été assez apocalyptique. J’ai eu la chance d’avoir des voisins et des jeunes du quartier qui sont venus m’aider pour bâcher toute la baie vitrée explosée. Il y avait une ouverture sur 5 m de long au milieu de l’appartement. »
« Du verre partout et du sang. Des profs avec des rouleaux d’essuie tout industriel en train d’essayer de soigner les élèves. Le bordel sur le boulevard. Voir une bagnole rouler avec sur le toit les restes d’une cheminée tombée plus tôt. Quelques semaines sans cours puis des algecos pourris pour les cours. »

Dans ces témoignages, c’est la solidarité de classe qui transparaît, à l’exact opposé de toutes les manœuvres de Total Energies et ses relais pour se dédouaner du drame. Après l’explosion, le quartier du Mirail avait vu éclore une entraide réelle entre les habitants, où chacun aidait à déblayer les débris, à maintenir un semblant de vie normale, à faire entrer de la joie dans le quartier, bref autant de choses que n’ont pas réussi et n’aurait jamais pu faire l’État au service des monopoles.
C’est de cette solidarité dont nous avons tant besoin aujourd’hui, car elle seule fait réellement la différence quand l’État et les monopoles montrent leur vrai visage. La commémoration d’AZF se place dans cette optique. Quand les plans de restructuration de l’impérialisme français induisent une division accrue de la classe selon sa profession, son habitat, sa religion ou sa couleur de peau, il est plus que vital de construire une politique autonome de celui-ci et de faire unité de combat. Cette unité ne peut advenir sans une mémoire commune. Nos morts sont ceux de toute la classe. Syndicalistes, habitants des quartiers prolétaires, c’est toute la classe qui a été en première ligne dans les conséquences de l’explosion d’AZF. C’est pourquoi, dans un seul cri, nous revendiquons que nos morts ne seront jamais oubliés, et que nous ne pardonnerons jamais.
