Mobilisation lycéennes : À Créteil, Saint-Denis, Sarcelles, Saint-Ouen l’Aumône : on n’est pas des chiens !

· ·

Depuis la semaine dernière, les blocages se multiplient dans les lycées de l’académie de Créteil. Parti d’un lycée à Créteil, et rapidement rejoint par une dizaine d’établissements de Saint-Ouen, Saint-Denis, Stains et Sarcelles, le mouvement lycéen prend désormais une ampleur nationale, touchant Grenoble et Nice lundi, puis Marseille, Lyon, Rennes, Lille, Toulouse dès mardi. Rien que sur la journée du mardi 29, d’après le Ministère de l’Éducation lui-même, c’est 338 établissements qui étaient mobilisés, pour au minimum 40 interpellations dans le pays. En réalité, c’est bien 400 établissements qui sont bloqués, principalement par la jeunesse prolétaire.

Le point d’unité aujourd’hui entre toutes ces mobilisations porte sur le manque de moyens dans l’éducation, et le manque de personnels (on est passé de 27 élèves par classe en moyenne en 2010 à 30 aujourd’hui, alors que ce chiffre était stable depuis près de 40 ans, et 10 % des heures de cours n’ont pas été assurées sur l’année 2024-2025 à l’échelle nationale). Pourtant, en 2026, les dépenses de l’État ont augmenté de plus de 10 milliards d’euros, mais comme le précise le Projet de Loi Finance (PLF), « Hors effort de Défense, les crédits ministériels diminuent au global, en valeur ». C’est-à-dire : moins d’argent pour les services publics et pour la jeunesse, plus pour l’armée. On commence à connaître la rengaine.

Il y a toutefois un double aspect à ce dévoiement des efforts de l’éducation vers l’armée. D’un côté, on coupe les moyens de l’école, on prive les élèves de professeurs, les professeurs de bonnes conditions de travail, et tout ce petit monde de bâtiments décents où avoir cours, de financements pour les activités et sorties scolaires, d’aides sociales pour atténuer les inégalités entre élèves de différentes classes. L’écran de fumée idéologique de l’école de la République se dissipe, les illusions sociales-démocrates d’égalité des chances et le consensus méritocrate sur lequel se base l’idéologie libérale depuis la Révolution bourgeoise ne font plus rêver grand monde. Et l’économie de marché, de toute façon, ne le permet plus dans l’époque : la France n’a plus besoin, pour l’heure, d’intellectuels et de petits bourgeois, autant qu’elle a besoin d’ouvriers capables d’assurer sa souveraineté industrielle, comme le rappelle régulièrement le MEDEF. Les derniers caprices patronaux imposent une mutation dans les forces productives, et c’est ce schéma qui guide les décisions de l’État, car celui-ci n’est pas neutre, ni au service des masses, et encore moins garant de « valeurs » partagées par les citoyens, il est seulement l’exécutant des intérêts de la bourgeoisie. Le tout dans une lisibilité qui vire au cynisme. Qui, aujourd’hui, prétend encore que l’école ne doit pas tant « professionnaliser » qu’épanouir nos enfants? L’ascenseur social est tombé en panne, et la génération qui bloque cette semaine ses sacro-saintes écoles, temples du savoir, seules clés pour son émancipation paraît-il, sait parfaitement qu’elle aura un niveau de vie inférieur à celui de la génération précédente.

De l’autre côté, l’école doit tout de même accomplir une de ses missions centrales, qui est la même depuis qu’elle a été rendue obligatoire, au lendemain de la défaite contre les Prussiens et de la Commune de Paris, quelques décennies à peine avant la Première Guerre mondiale, à une époque où un tiers de la population ne parlait même pas le français au quotidien mais où les entreprises monopolistiques naissantes avaient besoin de s’assurer leur part du globe et donc de conquérir de nouvelles parts de marchés. Cette mission, c’est celle d’unifier la nation, c’est-à-dire corporatiser la société, défendre la collaboration entre les classes, s’assurer que toutes les couches de la société intègrent la vision du monde, l’idéologie de la bourgeoisie. Dans sa lettre adressées aux instituteurs le 28 mars 1882, le colon Jules Ferry écrit en guise d’introduction « Des diverses obligations qu’il vous impose, celle assurément qui vous tient le plus à cœur, celle qui vous apporte le plus lourd surcroît de travail et de soucis, c’est la mission qui vous est confiée de donner à vos élèves l’éducation morale et l’instruction civique ».

Aujourd’hui, on voit dans les maquettes de l’INSPE, l’école qui forme les futurs professeurs, et entre les incessantes réformes du CAPES et du CRPE, une importance toujours plus grande accordée aux cours sur les « valeurs de la République », et toujours plus faibles aux enseignements scientifiques, disciplinaires. Dans les écoles, cela signifie une intensification de l’autorité, de l’autorité réactionnaire, c’est-à-dire non pas de la soumission de l’individu au collectif, mais du collectif à quelques individus que représentent la minorité des possédants.

C’est la logique derrière l’interdiction de l’abaya en 2023, interdiction du téléphone à la rentrée 2026, les interdictions toujours plus courantes des couvres chefs dans les espaces extérieurs des établissements (comprenez : pas de casquettes autorisées sous 40°, pas de capuches sous les orages), des crocs et des shorts/bermuda, les journées à rallonge en particulier dans les établissements des quartiers populaires…Qu’on les juge justes ou arbitraires, ces mesures ne sont pas réfléchies en fonction de l’intérêt des enfants, mais du renforcement de la discipline aveugle, qui va de concorde avec l’intervention toujours plus grande de l’armée et de la police dans les lycées pour reprimer ou faire leurs propagandes, ainsi que sur les forums de l’orientation, et le développement de mesures comme le SNV et le SNU. Car comment la jeunesse prolétaire pourrait-elle accepter de sacrifier son avenir (en acceptant un travail ouvrier dangereux, usant et sous-valorisé, en s’engageant dans l’armée) pour un système exsangue, essoré par les crises, qui n’a plus rien à lui offrir en retour, pas même une éducation digne de ce nom ?

C’est là qu’interviennent notamment la débauche de violences policières des derniers jours pour terroriser les jeunes prolétaires (recours massif au gaz lacrymogène, matraquages collectif à Bordeaux, coups donné par des CRS à Grenoble, baffe sur une lycéenne embarquée au lycée Suger de Saint-Denis, placages ventraux dans toute l’ile de France…). Au lycée Paul Eluard de Saint-Denis, une lycéenne s’exaspère : « On dirait pas on est une classe on dirait on est un élevage ! ». Un autre renchérit « On est des enfants, on devrait pas se faire attaquer ». Mais malgré les intimidations, partout, les jeunes s’accordent à dire que l’heure n’est plus à la discussion, mais bien à la lutte et à la construction du rapport de force, que les négociations ne mènent plus à rien depuis bien trop longtemps. Le vieil État tremble, il brandit dans sa main le fouet car il n’a plus de carottes à tendre.

Dès les premières tentatives, plus ou moins réussies, de blocages en Seine-Saint-Denis, notamment au lycée de l’ENNA, la question de l’autorité était centrale, la première revendication évoquée par les élèves eux-mêmes. Dans ce lycée professionnel de Saint-Denis, qui n’avait pas bloqué depuis 2014, on appelle sur Snap depuis une semaine à se mobiliser, au début pour aller affronter les flics, imposer un rapport de force à une CPE jugée injuste et à des profs racistes, et contre les interdictions vestimentaires, puis, depuis quelques jours, pour plus de mixité dans les filières (le lycée est très masculinisés du fait des formations industrielles qui y sont proposées), pour plus de personnels (notamment assistante sociale et infirmière), et pour plus de matériel en travaux pratiques et plus de budget. Dès le premier jour de blocage, les élèves brandissent une banderole face à la direction et à la nationale : « on n’est pas des chiens ! ».

A l’ENNA, comme à Bartholdi, Suger, et dans la plupart des lycées mobilisés du 93 et du 95, plus que de fermer les grilles, les élèves ont un projet : démontrer leur force et leur détermination à la direction et à la police, et ça passe principalement par des tirs au mortier et autres tactiques émeutières. C’est un niveau de mobilisation supérieur à celui d’autres lycées mobilisés dans les centres des métropoles partout en France, où la tactique de blocus plus ritualisée ne représente pas nécessairement une volonté d’aller à l’offensive face à la police et autres représentants de l’État, bien qu’elle ne les protège pas des coups de pressions et bavures. Mais le niveau de combativité des lycées REP, REP +, professionnels et de banlieue démontre une plus grande capacité des lycéens à démasquer la nature de l’État, et découle directement des conditions de ces lycées, où l’autorité est encore plus forte, les moyens encore plus faibles, et l’avenir promis aux jeunes, encore plus gris.

A la fac de Paris 8 , principale université du 93, près de 2 000 dossiers de sans facs, en immense majorité issus de lycées d’île de France, ont été déposée lors des dix premiers jours de septembre, démontrant les dégâts de Parcoursup, qui frappent particulièrement durement les anciens lycéens de banlieue parisienne. Les jeunes sont témoins de cette politique limpide de sélection sociale. Une lycéenne d’Utrillo de Stains écrit dans un poème intitulé « Justice ! » qu’elle a envoyé à notre rédaction « l’iniquité entre les lycéens selon le lieu dans notre pays ne cesse de s’alourdir ». A Utrillo, la mobilisation à commencé dès les premiers jours de septembre autour de la demande populaire d’exclusion d’un professeur pédophile et raciste, pointé du doigt par ses élèves et des collègues courageux depuis près de 15 ans sans qu’aucune mesure disciplinaire ou judiciaire n’ait été prise à son encontre. Le rectorat a à cœur de ne pas donner raison à des élèves et à leurs parents, habitants de Stains ou Pierrefitte, face à un criminel qui, bon gré mal gré, représente très bien les intérêts réactionnaires. De toute façon que fait l’Education nationale quand un prof s’avère être un pédocriminel ? Bien souvent, elle préfère le mettre au placard que de le virer, car le virer signifie croire un peu trop fermement les élèves et fissurer son autorité et son sens aiguë de l’arbitraire.

Cette politique du « pas de vague », qui humilie au passage les élèves et leurs parents, tente d’enterrer la question du pouvoir à l’école, et ainsi empêcher que la population, surtout les prolétaires, réclament d’être impliqués dans ce qui est fait de la vie des enfants. Mais d’ailleurs, de quel autre placard dispose l’éducation nationale sinon de l’académie de Créteil ? Au fond, il est toujours préférable pour le ministère qu’un professeur agresse des enfants issus des quartiers que des centres villes. Il y a beaucoup moins de chance que le papa soit avocat ou la maman journaliste.

Il y a deux jours, à Saint-Ouen-l’Aumone (95), devant au lycée professionnel de Château l’Epluche en zone REP, un lycéen de 14 ans se faisait détruire les dents et la mâchoire par une grenade tirée par un CRS à bout portant en plein visage, tandis que devant le lycée bon chic bon genre Simone Weil, dans le troisième arrondissement de Paris, les policiers mobilisés sur le blocage faisaient un concours de pompes avec les élèves, dans une ambiance bon enfant. Bien que dans les deux cas, les élèves aient raison de se mobiliser et que leurs revendications soient justes, on remarque que la forme que prend la mobilisation diffère, et ne touche pas l’État de la même façon. Si, comme on pouvait le lire dans le torchon de Bernard Arnaud, aussi appelé le Parisien, jeudi dernier, au blocage du lycée REP Auguste Blanqui à Saint-Ouen, « on se sent à Bagdad », c’est bien parce qu’en banlieue, les jeunes prolétaires mobilisés ne se contentent pas d’amasser les poubelles devant le portail. Ils vont directement au contact de la police, la repoussent, la dispersent, la ciblent, tirent au mortier, prennent des risques pour affaiblir ceux qu’ils ont désigné comme leur ennemi sans trop d’hésitations. Des débordements, diront certains : notre rédaction y voit plutôt le nerf même de ce qui se joue actuellement, c’est à dire l’expression d’un mécontentement populaire profondément politique, et qui va au-delà des habituelles revendications économiques, très justes mais aussi plus policées, de manque de budget et de personnels. La jeunesse prolétaire, privée d’avenir et bientôt envoyée au front, passe à la vitesse supérieure et veut en découdre avec l’État.

Bien que les maltraitances que subissent les lycéens de REP soient évidentes et insoutenables, bientôt, les chiens de garde de l’ordre établi infiltreront les « soutiens » les plus opportunistes et les plus frileux du mouvement lycéen, ceux qui ne comprennent rien aux conditions de vie des jeunes prolétaires, à la lutte des classes et à l’esprit de l’époque. Et, comme au moment des grands soulèvements pour Nahel ou des jeunes révoltés de la classe contre l’État avaient eu le zèle d’incendier des médiathèques, on désignera d’un côté les « bons bloqueurs », ceux qui font des pompes avec les flics en tête de file, et de l’autre, les mauvais. Ceux qui tirent au mortier, ceux qui gardent leur crocs ou leur casquette à l’entrée du portail, ceux qui préfèrent parler du malheur de n’avoir aucun pouvoir sur sa vie que du manque de profs, les futurs ouvriers, les noirs et les arabes de banlieue, les laisser-pour-compte de Parcoursup et les indignes de la République, derrière lesquels se cachent en fin de compte, si on gratte bien, toujours les communistes, les révolutionnaires et tous ceux qui n’acceptent plus d’être gouvernés comme avant.

Le Ministre de l’Education l’affirmait lui-même lundi dernier au micro de BFM, « on voit une instrumentalisation violente des jeunes par des groupuscules extérieurs », avant que son Ministère ne déclare que les services de renseignement avaient répertorié un certains nombres d’activistes politiques comme instigateurs du mouvement. Malheureusement pour lui, Monsieur Geffray va devoir s’habituer à interpeler des jeunes communistes par dizaines pour leur mobilisation, comme ça a été le cas la semaine passée en Île-de-France. Dès les prémices du mouvement, cette jeunesse unie était impliquée dans la planification et la mise en place des actions. A Saint-Denis, c’est elle qui fait l’objet des toutes premières arrestations, avec 3 activistes emmenés au poste dès le 23 septembre. Ce lien avec les révolutionnaires est la source directe de la réussite de plusieurs blocages dans le 93 ces derniers jours en témoigne tout particulièrement. Il y a un mouvement révolutionnaire à la hauteur de l’époque en France, et dans lequel se reconnaît la nouvelle génération.

Et il y a, à sa traîne, la flopée d’opportunistes habituelle. Hier, les élus de la France Insoumise défilaient devant les lycées pour « témoigner leur solidarité » ou gratter quelques voix pour 2027. Pourtant, ce sont bien les élus qui représentent le mieux l’État, celui-là même qui place le Cougar dans la main du flic qui lance une grenade dans la tête d’un enfant. Quand bien même la sociale-démocratie se retrouvait demain à la tête de l’État, bourgeois par nature, quel rôle pourrait-elle incarner sinon celui de pacificateur des révolutionnaires ? Ils pourront sûrement un – court – temps prétendre conserver le rôle de pacificateurs et de médiateurs entre les classes qu’ils incarnent aujourd’hui et ainsi stabiliser le consensus capitalo-impérialiste dans le pays, par exemple en évitant, plus « en douceur » que sous Macron, une grande vague de révoltes pourtant justes des lycéens. Mais, in fine, pour qui prétend conjurer, au moins provisoirement, la violence révolutionnaire, il n’existe que la violence réactionnaire, c’est une loi matérielle, ces deux aspects ne peuvent être désunis. Mélenchon lui-même indique dans l’Avenir en commun qu’il veut que la Police nationale de proximité soit composée de 40 000 femmes et hommes portant l’uniforme, et souhaite instaurer un « service militaire comme composante optionnelle du service citoyen obligatoire ». Dans la crise de l’impérialisme à l’échelle mondiale que nous traversons, les promesses de la FI ne sont pas fondamentalement autres que celles de n’importe quelle autre fraction de la bourgeoisie, soit défendre, par dessus tout, les intérêts des monopoles nationaux.

Mais ces tentatives de récupération, de toute façon, sont sans risque. Le mouvement lycéen est à ce jour bien lancé et déterminé, et les jeunes prolétaires ont à cœur de sortir du cadre de négociations qui leur est d’habitude présenté. La pratique de la violence révolutionnaire, l’apprentissage de la mobilisation et l’encaissement de la violence réactionnaire représentent une forge pour les élèves révoltés, qui peut, avec la défense des bons principes, les transformer en futurs communistes. Plus encore, c’est dans cette forge que tous les révolutionnaires sincères doivent se tremper, afin de dissiper les illusions opportunistes et élever la conscience de classe par l’action combative. Nous sommes dans un moment charnière d’un nouveau cycle de lutte qui ne va faire que s’intensifier, renforçant la situation révolutionnaire en développement inégal que nous connaissons aujourd’hui. Un Etat qui n’hésite pas à brutaliser la jeunesse fait la démonstration d’une fuite en avant incontrôlable certes, mais également d’un vide stratégique de l’ennemi de classe que les révolutionnaires se doivent d’exploiter.

Nous sommes aux devants d’une ère grandiose de profonds changements, de feu et de fer, de lutte acharnée contre la barbarie impérialiste. Dans cette nouvelle époque, la jeunesse qui aujourd’hui bloque ses lycées et tient tête à la violence barbare de l’État constituera les troupes de choc de la Révolution. Nous appelons de fait à la solidarité pleine, entière et effective avec le mouvement des lycéens en lutte qui se répand dans tout le pays. Nous appelons les étudiants en lutte à bloquer leur facs partout en France en soutien à la lutte des lycéens. Enfin, nous appelons tous les révolutionnaires à poursuivre et intensifier leur action dans les lycées et dans la jeunesse prolétaire, car elle est assurément l’avenir du monde !