Comment la « gauche municipale » réprime le monde associatif – l’exemple de la Mairie de Rennes

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Largement reconduite lors de l’élection de mars 2026, la municipalité « de gauche » (PS, EELV, PCF) rennaise est l’une des plus solides du territoire national. Nathalie Appéré, maire de Rennes depuis 2014 et présidente de Rennes métropole depuis 2020, est une ancienne soutien de Manuel Valls, dont elle était membre de l’équipe de campagne en 2017.

Cultivant l’image pseudo populaire et volontiers bourgeois-bohème de la ville, la municipalité tisse depuis des années des liens de partenariat avec un grand réseau associatif, confinant au lien de dépendance. Dans leurs budgets 2026, la municipalité et la métropole réservent ainsi plusieurs dizaines de millions d’euros aux « associations partenaires », dont une partie significative en « aide au fonctionnement », sans fléchage de missions particulier1.

La fête de la musique de Villejean, moment de lutte contre la vassalité municipale

Le 21 juin dernier, à l’occasion de la fête de la musique, plusieurs dizaines d’associations, collectifs divers et commerçants du quartier de Villejean, grand quartier populaire au nord-ouest de Rennes, préparaient pour la première fois un événement dans le quartier ensemble, comptant sur un prêt de matériel important de la mairie. Pourtant, cet événement n’a jamais eu lieu en tant que tel, les organisateurs étant contraints de se séparer en deux sur menaces de l’élu de quartier.

Dans un communiqué de presse, publié à posteriori sur les réseaux sociaux, une partie des organisateurs explique ainsi la tournure des événements :

« Malheureusement, il semblerait que la Ville de Rennes, via l’élu de notre quartier M. Fouillère, ait menacé de retirer le soutien matériel apporté gracieusement par la mairie si le Comité Populaire d’Entraide et de Solidarité (CPES) de Villejean, ainsi que le collectif de femmes KUNE, participaient à cet événement. Il semblerait qu’ils souhaitaient venir avec la maire et d’autres élus et que la présence de nos deux organisations ferait tâche sur les photos, les obligeant à des pratiques de menaces quasi-mafieuses. La décision a été prise par nos organisations : nous allons faire notre propre événement sur la dalle Kennedy. »

Ce n’est pas une première dans les pratiques répressives de la mairie de Rennes, de viser les organisations indépendantes qui parfois osent monter au créneau contre la municipalité. La suite du communiqué précise par exemple que « KUNE s’est vu refusé cette année sa demande d’événement à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, organisant chaque année un défilé de mode sur la dalle Kennedy. Ce collectif fait un travail de prévention et de vigilance sur les violences conjugales dans le quartier, à travers son réseau “les clandestines”.Les CPES de Villejean et de Cleunay ont aussi été accusées de diffamation par la maire de Rennes elle-même, pour avoir rapporté des propos choquants de M. Marc Hervé, élu à l’urbanisme et à la rénovation urbaine, tenus dans une réunion en leur présence. »

Comme annoncé par les organisateurs « la mairie de Rennes ne gâchera pas la fête ! [Nous] nous alarmons que la mairie de Rennes prenne de telles dispositions de chantage pour diviser notre quartier, visant les seules expressions critiques de sa politique municipale, bafouant ainsi les principes démocratiques de base de la liberté d’expression et d’association. C’est pourquoi nous ne céderons pas aux pressions et nous appelons à nous réunir à partir de 16h sur la dalle Kennedy ce dimanche, dans la joie et la bonne humeur pour une fête de la musique aussi festive que politique. Nous allons entre autres dédier cette journée de lutte à Marie, voisine de notre quartier morte sous les coups de son mari en 2022, dont le procès débutera le 29 juin. »

Deux événements se sont ainsi tenus à quelques dizaines de mètres d’écart, réunissant chacun une centaine de personnes bravant la canicule ; l’un comptant commerçants, DJ sets et associations en lien avec la Mairie rue du Bourbonnais et l’autre sur la dalle Kennedy, réunissant autour du CPES et de KUNE l’Union locale CGT de Rennes, le collectif « Rennes sud mobilisé-e-s », le Réseau de Ravitaillement (R2R) des luttes, la Fédération syndicale étudiante (FSE) et des groupes de musique amateurs. Ces derniers ont pu bénéficier de la solidarité du quartier, avec d’autres prêts de tables, chaises, bancs, tonnelles et matériel de sonorisation.

La politique municipale du chantage aux subventions

Après l’événement, nous avons pu nous entretenir avec Régine Komokoli, porte-parole du collectif KUNE et par ailleurs élue municipale d’opposition. Elle nous a partagé l’historique du collectif et l’évolution des positionnements de la mairie, suivant leurs chantages aux subventions.

« Après 2020, on a plein de de petites assos qui se sont créé et qui ont voulu se détacher de KUNE et de moi sur pression de la mairie. Au tout début, quand KUNE s’est monté, la mairie nous poussait à en créer une association déclarée. On a dit non car on s’avait pas trop parler français, etc. La ville a insisté pour que KUNE ait des subventions car on distribuait plein de repas. On est passé sous tutelle d’une autre asso qui recevait ces subventions. On a reçu 4000€ qu’on arrivait pas à dépenser à temps car on était pas habitué à fonctionner avec autant de moyens. La mairie nous a mis des pression pour qu’on dépense tout avant certaine date, sinon on devrait rembourser ce qu’on aurait déjà dépensé. Ils nous obligeaient à faire temps de repas avant la fin de l’année mais on avait pas la capacité de le faire car on est toutes des mères isolées avec un travail et des enfants à s’occuper. Ça nous a convaincu une bonne fois pour toute de refuser d’être une association et qu’on ne prendrait plus de subventions.

Notre chance, c’est qu’on a toujours dit qu’on continue le chemin en faisant des liens avec les autres collectifs de quartier et féministes. On a perdu beaucoup de monde du début à cause du chantage et des pressions mais on tient. Chez nous ce qui fonctionne le plus c’est le réseau des Clandestines. On est 9 a être formées sur les violences faites aux femmes suite à la mort de Marie, tuée par son conjoint dans le quartier. L’essentiel, c’est d’écouter les femmes, de les orienter pour les sortir de leurs malheurs. Ils arrivent pas à mettre la main sur le collectif Les Clandestines, car on fait des choses sur lesquels ils ne peuvent pas nous attaquer. On accueille les femmes du quartier et ont les aide où on les oriente vers des gens plus spécialisés sur certaines questions comme le CPES, etc.

Ce qui nous a choqué, c’est l’arrêté du 1er mars jusqu’à fin août pour nous empêchait de faire le 8 mars. On a ramené des chaînes pour les empêcher de nous arrêter si la police venait. Ils sont hypocrites car fin mars, il y a eu un événement organisé par des associations en lien avec la mairie. Faire de la politique c’est pas juste être élu. Tout ce qu’on fait avec KUNE, les CPES, les associations et collectifs du quartier, c’est de la politique ! C’est tellement injuste pour les femmes car les élus ne viennent jamais aux événements de KUNE sauf pour la mort de Marie où ils n’ont pas eu le choix. Ils nous méprisent et n’ont jamais eu un mot pour les femmes du collectif au contraire, juste des pression racistes ! »

La mort clinique du modèle associatif subventionné

L’exemple de la politique associative de la mairie de Rennes n’est pas isolé. En France, le monde associatif moderne se construit progressivement à partir de la fameuse loi de 1901, qui consacre enfin la Liberté d’association et le droit à la personnalité morale en tant que collectif autre que lucratif. Depuis les années 1980 et en particulier les mandats de François Mitterrand, le rapport du monde associatif à l’État a considérablement évolué, allant vers d’avantage d’intégration des associations aux politiques publiques, jusqu’à devenir des rouages incontournables du fonctionnement régulier de l’État.

Les trois grands « Actes de décentralisation », menés en 1982-1983 (Acte I), puis 2003-2004 (Acte II), enfin 2014-2015 (Acte III) désignent les transferts de compétences et (théoriquement) de moyens de l’État vers les collectivités territoriales (communes, départements, régions). Ces grands actes sont présentés comme des réponses aux crises successives que tente de conjurer l’État en confiant aux « acteurs locaux » ce qu’il n’est plus en mesure d’assurer correctement. L’équation est alors difficile pour les collectivités : Comment faire toujours mieux, à moyens constants ou en baisse ? La solution est alors toute trouvée : investir dans le bénévolat ou les contrats précaires associatifs. C’est ainsi que les collectivités sont devenues depuis 50 ans le premier financeur du monde associatif français.

Sous couvert de « soutien aux initiatives citoyennes » se développe donc le clientélisme et la corruption. Le soutien à tel ou tel élu, telle ou telle liste, tel ou tel projet, sur la base d’une subvention. Après un vrai essor de « coopération » suivant l’acte I, avec des associations vivantes et relativement autonomes, les années 2000 et l’acte II ont profondément transformé le monde associatif lui-même en une sorte de prestataire de services. La généralisation des appels à projets et les financements sont davantage conditionnés à des objectifs et des résultats, en parallèle de la baisse globale des dotations.

Dans le modèle associatif subventionné largement répandu aujourd’hui, la majorité des associations ne sont plus désormais des personnes mettant en commun leur énergie pour un projet, mais un ensemble cloisonné entre d’une part des financeurs, d’autres parts, des administrateurs, des directeurs, des salarié-e-s (dont parfois « recruteurs de donateurs »), des bénévoles, et (enfin) des adhérents (quand il y en a). En quelques années, l’État a ainsi éliminé l’esprit de la loi de 1901 et un moyen de coopération populaire de premier plan. Comble de cette transformation, les grandes associations subventionnées, qui peinent à renouveler leur main d’œuvre gratuite, sont aujourd’hui coalisées dans « France bénévolat », association reconnue d’utilité publique pour aider au « recrutement » des bénévoles partout en France. Elles bénéficient aussi des politiques de réactionnarisation généralisant les contrats précaires, « services civiques », et nouvellement les obligations d’activités pour les bénéficiaires du RSA.

Les mandats d’Emmanuel Macron n’ont pas été en reste dans l’approfondissement de cette relation de dépendance-servilité entre pouvoirs publics et monde associatif. Depuis 2022, l’État impose à toute association subventionnée la signature d’un « Contrat d’engagement républicain », par lequel elles s’engagent « à respecter les principes de liberté, d’égalité, de fraternité et de dignité de la personne humaine ainsi que les symboles de la République », « à ne pas remettre en cause le caractère laïque de la République » et « à s’abstenir de toute action portant atteinte à l’ordre public ». Ces dispositions volontairement floues sont autant de nouveaux moyens de pression ou de chantage pour mettre dans la balance le soutien financier (rendu vital) des collectivités et de l’État.

Loin de faire exception, l’attitude de la mairie de Rennes et les politiques municipales « de gauche » en général ont été à l’origine du mouvement de vassalisation et de précarisation du monde associatif. À contre courant de ce mouvement, les collectifs qui se développent en assumant l’autonomie politique (comme ici les CPES), rendent aux masses la Liberté d’association et la capacité d’organisation que l’État tente d’enfermer depuis des années. Au fil de chaque coupe budgétaire, la lente mort du mouvement associatif subventionné créé nécessairement un vide dans les nécessités quotidiennes des masses : entraide, instruction, sport et loisirs, revendications, etc. Plus qu’accompagner la réactionnarisation, ce mouvement en est un des instruments à double tranchant : accélérer la division entre l’État et les larges masses, pour le meilleur et pour le pire (surtout pour le meilleur).

1Ces financements sont fléchés dans les 58 millions que dédie la ville de Rennes aux « associations et partenaires » et les 30 millions de « soutien au territoire » de la métropole.