Mouvement des cafards en Inde : une première conférence en France réunit des étudiants français et indiens à Paris

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« Qui va écrire le prochain chapitre de l’histoire de l’Inde ? Son peuple. Il s’est soulevé contre l’oppression de nombreuses fois, et il continuera à le faire », conclut le premier intervenant indien de cette conférence inédite à Paris, à l’initiative de la Fédération Syndicale Étudiante. Dimanche 16 août, de 15h à 19h, se sont réunis une trentaine d’étudiants et jeunes français avec une vingtaine d’étudiants et intellectuels indiens, engagés dans la mobilisation en soutien au mouvement de la Gen-Z en Inde. 4 intervenants indiens s’expriment, accompagnés d’un représentant de la FSE, de la JC, et de la LAI, dans un cadre que les deux communautés ont coorganisé de bout en bout.

Dès qu’on entre dans la salle, une banderole accrochée au mur donne le ton : « Soutien au mouvement des cafards en Inde : les vrais cafards sont ceux qui nous gouvernent ». Pourtant, une jeune franco-indienne, mobilisée depuis juillet dans les actions de la diaspora en solidarité avec le mouvement, s’inquiète : « je suis venue voir cette conférence, car depuis quelques semaines, certains prétendent que nous devons cesser de nous préoccuper de politique, que le mouvement est terminé. Mais nous sommes beaucoup à vraiment, vraiment vouloir continuer. Nous n’avons pas encore gagné : il reste tout un système à renverser ». Elle n’aura pas été déçue. À cette conférence, il n’est pas question de réduire les soulèvements en Inde à un problème humanitaire ou de les réduire à des revendications « centristes » ou « apolitiques » comme ont tenté de le faire certains dirigeants opportunistes du mouvement depuis la démission du ministre de l’éducation indien, Dharmendra Pradhan, le 25 juillet dernier. Les jeunes présents, qu’ils viennent d’Inde ou d’Europe, sont déterminés à défendre la combativité, le caractère de classe et anti-impérialiste, des aspirations de la Gen-Z.

Pour rappel, le mouvement des « cafards » a débuté en mai dernier suite à l’annulation du NEET, l’examen centralisé d’entrée en fac de médecine, causé par la corruption des agents en charge de l’examen qui avait conduit à la fuite des sujets. Cette annulation laisse alors sur le carreau 2,27 millions d’étudiants indiens, soit l’équivalent de la population d’une ville comme Paris. S’ajoute à cette annulation un second dysfonctionnement d’un nouveau système de correction numérique, qui lèse cette fois 127 000 lycéens. Puis, le 15 mai, le chef de la Cour suprême qualifiait les jeunes sans emploi du pays de « cafards ». S’en suivent des semaines de mobilisations qui réuniront des centaines de milliers de jeunes jusqu’au 25 juillet et la marche vers le Parlement. Étudiants, privés d’emplois et jeunes travailleurs urbains, de diverses ethnies, religions et castes, défilent ensemble et s’organisent pour leurs intérêts communs en dépit de la corporatisation inégalée de la société indienne. À cause de la capitulation des leaders opportunistes du « Cockroach Janta Party » qui prétendent que la démission de Pradhan représente la victoire du mouvement, celui-ci s’est aujourd’hui essoufflé à New Delhi. Mais la mobilisation continue dans l’État du Jharkhand, contre des dysfonctionnements et des problèmes de corruption concernant le concours de recrutement des agents du service public. Un communiqué du Revolutionary Student Front (RSF), dont nous publiions une traduction non-officielle la semaine dernière, revient sur cette mobilisation. Les jeunes engagés dans ces manifestations annoncent d’ores et déjà la couleur : ils ne veulent pas d’une démission ou d’un changement de gouvernement, mais d’un changement en profondeur du système. Loin d’être terminées, les révoltes de la Gen-Z tirent déjà leurs premiers enseignements et développent qualitativement leur degré de politisation au fil des luttes, notamment en se poursuivant dans un État tribal, plus profond, comme celui du Jharkhand.

Mais comme l’affirment les participants à la conférence, cette mobilisation ne provient pas d’un événement isolé. Le développement des problèmes du système éducatif indien sont directement liés à l’intensification de la mainmise des impérialistes sur l’Inde, et en particulier des Yankees, depuis la fin de la Licence Raj en 1991, provoquée par la chute de l’URSS révisionniste et la crise du social-impérialisme. 1995 marque donc la création de la première université privée en Inde. En 2005, le pays en compte 20 autres. Aujourd’hui, il y en a plus de 500. S’ajoute à la privatisation le problème de la corruption : aujourd’hui, une place dans une université de médecine peut valoir de 18 000 à 90 000 euros, versés sous le manteau, totalement en dehors des radars. Cette corruption serait la cause sous-jacente aux 104 fuites de sujets d’examens que le pays a connu en l’espace de 12 ans. Ces politiques de destruction du système éducatif sont directement imposées et financées par les grands monopoles. En 2020, la Banque Mondiale a accordé un prêt de 500 millions de dollars à l’Inde, destiné directement à la mise en place dans le pays la réforme NEP 2020, chargée d’adapter l’enseignement aux besoins du marché et de la production. Pourtant, aujourd’hui encore, le chômage de masse est une arme favorisée par la bourgeoisie monopolistique et compradore pour soumettre le peuple indien, avec 16 % des 15-29 ans sans activité, et seulement 7 % des jeunes diplômés hommes qui décrochent un emploi stable dans l’année qui suit la fin de leurs études. Alors les jeunes sont de plus en plus nombreux à mettre fin à leurs jours : depuis 2021, les organismes statistiques liés à l’état recensent officiellement plusieurs centaines de suicides directement liés aux sessions d’examens dans tout le pays. Ce problème est depuis le début du mouvement l’un des plus mentionnés par les jeunes contestataires – qui exigent que le gouvernement verse une compensation de 90 000 € aux familles des étudiants suicidés.

La question étudiante est loin d’être la seule manifestation de cette vérité abordé durant la conférence. La FSE l’affirme : « l’objectif n’est pas de soutenir seulement les étudiants car ils ont à peu près le même âge, la même occupation que nous, mais bien de soutenir tout le peuple indien, qui est un peuple opprimé par l’impérialisme, et notamment par les intérêts des grandes entreprises et banques françaises ! ». Elle est appuyée par l’intervention d’un jeune indien, qui reconnaît que le mouvement étudiant « a permis à la jeunesse de s’aguerrir et d’apprendre à s’organiser, mais désormais, il faut se battre pour un changement de système, pas pour un changement de ministre. Les contradictions de classes s’intensifient dans tout le pays alors il faut que le mouvement continue et s’étende à d’autres problématiques. Une rencontre comme celle-ci aide ». Alors, tenant promesse, les jeunes gens enchaînent avec la projection d’un extrait d’un documentaire produit par le RSF sur l’opération Kagar (et accessible sur notre chaine YouTube). Un membre de la JC explique que sous le prétexte de se débarrasser des maoïstes, l’État indien massacre et déplace des dizaines de milliers d’Adivasis [ensemble des tribus indigènes présentes un Inde, généralement paysannes et pauvres] afin de vendre leurs terres aux grandes compagnies minières américaines. Une intervenante Dalit, après avoir fait part de son expérience en tant que jeune femme d’une caste inférieure et sensibilisé l’audience à la dureté et l’injustice de la société de caste, insiste elle aussi sur la nécessité de comprendre ce que représente l’opération Kagar et le meurtre de plus de 600 Adivasis ces dernières années. « Je vous demande de remarquer la structure [de cette politique] : une fois encore, ce sont les citoyens les plus marginalisés -que ce soit par leur caste ou leur identité indigène- qui finissent par payer le coût quand le pouvoir, la terre, et les ressources sont disputés. Le nom de la hiérarchie change. Le noms de ceux qui sont au sommet varient. Mais les gens en bas restent les mêmes. ». Les questions posées abordent le sujet du renforcement de l’Hindutva, forme idéologique du fascisme indien que nous avons récemment étudié plus en détails dans notre article « L’ordre règne en Inde : le BJP et le fascisme indien », et les réponses d’une partie du public indien sont sans appel : il y a un lien de causalité direct entre l’extrémisme hindou, la société de caste et la colonisation britannique, qui aujourd’hui a laissé place aux intérêts impérialistes de divers oppresseurs, mais dont la structure n’a jamais été abattue.

À la fin de la conférence, les participants prennent une photo en soutien à Jülide Yacizi, militante turque en France actuellement emprisonnée en Albanie et menacée d’extradition vers la Turquie. À l’heure de se quitter, les discussions se poursuivent longuement, dans la cour de l’ACTIT puis sur le trottoir, malgré la chaleur étouffante. Un participant confie alors à notre rédaction « en Inde, à cause du fascisme, les gens ont peur de se dire communiste. Mais si tu parles d’idées communistes à presque n’importe qui, et surtout chez les jeunes, ils seront d’accord avec toi. Les gens savent ce qu’ils doivent faire, et ce dont ils ont besoin, pour se libérer. Ceux qui sont favorables au gouvernement restent une minorité, souvent composée de gens fragiles et isolés dont les fascistes profitent, une minorité bruyante parce que sponsorisée ». Avant de partir, on se fait une promesse : cet événement est une première initiative très réussie, qui donnera lieu à d’autres très bientôt.

Nous ne pouvons pas conclure sans mentionner le discours que Modi a prononcé samedi 15 août dernier, à l’occasion des 79 ans de l’indépendance de l’Inde. Discrédité par les dernières mobilisations, acculés par les révoltes de toutes les franges d’un peuple qu’il n’a pourtant de cesse de vouloir diviser, Modi prétend pourtant toujours mettre la jeunesse du pays au pas, et ainsi permettre à l’Inde de devenir un « pays développé » d’ici son centenaire en 2047. Pourtant, comme l’affirmait la Jeunesse Communiste dans sa prise de parole, la génération qui se soulève aujourd’hui est une jeunesse qui « refuse d’être gouvernée comme avant ». Alors qu’il continue de prétendre avoir éliminé le problème des « naxalites armés », le premier fasciste indien n’a d’autre choix que de continuer à mettre en garde ses soutiens. La menace gronde toujours, et il faut désormais s’en prendre « aux naxalites mentaux ». Comme une mauvaise herbe dont on croit parfois arracher quelques branches mais dont les racines demeurent bien ancrées, la jeunesse de plus grand pays opprimé du monde nous donne aujourd’hui, à nous aussi, toutes les raisons de penser que Modi et ses maîtres yankees n’en ont pas fini avec les révolutionnaires.