CRPC : Sur le projet d’une Corse « autonome »

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Notre rédaction partage un article d’analyse du Cumitatu di Ricustruzzione d’u Partitu Cumunistu (CRPC) sur le projet de loi d’autonomie de la Corse.

Le 26 octobre, le Sénat sera amené à examiner et à soumettre au vote le projet de loi constitutionnelle « Pour une Corse autonome au sein de la République ». Plusieurs issues sont possibles : le rejet pur et simple du texte, qui mettrait fin au processus de Beauvau ; son adoption avec modifications, qui entraînerait une navette parlementaire et un retour du texte à l’Assemblée nationale ; ou, enfin, son adoption sans modification. Le texte définitif devra ensuite recueillir l’approbation des trois cinquièmes du Parlement réuni en Congrès pour que la révision constitutionnelle soit adoptée et que la Corse soit reconnue par l’État français comme un territoire autonome doté d’un pouvoir normatif propre, bien que placé sous le contrôle de Paris.

Ce projet de loi constitutionnelle est présenté par Gilles Simeoni du parti Femu a Corsica, ancien président du Conseil exécutif de Corse, aujourd’hui maire de Bastia et conseiller exécutif chargé du dossier de l’autonomie, comme le résultat de « dix ans d’exercice des responsabilités par les nationalistes et de main tendue de notre part, des concessions importantes, la recherche de points d’équilibre et puis, si on remonte un peu plus loin encore, plus d’un demi-siècle de combat » en faveur de la reconnaissance de l’autonomie de la Corse.

Revenons sur les éléments donnés par Gilles Simeoni. Tout d’abord, sur ce qui est présenté comme l’origine du combat pour la « reconnaissance de la Corse » : l’occupation des caves d’Aléria par des militants de l’Action régionaliste corse (ARC). Cette action fait suite à un scandale de chaptalisation dans la région et, plus largement, l’attribution par l’État Français, par l’intermédiaire de la Société pour la mise en valeur de la Corse (SOMIVAC), de terres agricoles aux anciens colons français d’Algérie, au détriment des Corses.

Du 21 août au 22 août une trentaine de militants occupent la ferme d’un viticulteur afin de dénoncer le rôle de l’État, les fraudes des viticulteurs colons et le préjudice subi par les petits exploitants.

Si cette action est le fruit de la lutte de la paysannerie et d’une fraction de la petite bourgeoisie défendant ses intérêts , elle est rapidement rejointe par une partie de la jeunesse corse. Quelques jours plus tard l’État colonial français déploie un dispositif militaire dans les rues de Bastia, ce qui conduit à des affrontements dans la nuit du 27 au 28 août.

Ce qui sera plus tard désigné sous le nom d’« événements d’Aléria » constitue le point de départ d’une radicalisation du nationalisme corse qui aboutira, in fine, à la création de Front de libération nationale corse (FLNC) en 1976. Cette organisation dirigera la lutte armée contre l’État français jusqu’en 2014, date à laquelle elle s’engage dans « un processus de démilitarisation et une sortie progressive de la clandestinité », bien que le FLNc soit toujours actif de nos jours au travers du FLNC UC (Union des combattants) et FLNC 22.

Cette même décennie voit également, lors des élections territoriale de 2015, la victoire d’une coalition de mouvements politiques bourgeois de droite et de centre gauche se réclamant de l’indépendantisme (Corsica Libera) et de l’autonomisme (Femu a Corsica). C’est ce dernier courant, privilégiant le dialogue politique avec l’État français ainsi que la voix institutionnelle qui dirige aujourd’hui le pouvoir exécutif de l’île ainsi que les négociations du processus de Beauvau.

Durant ses dix années de mandat, la majorité autonomiste orchestre la mise en place de la Collectivité de Corse (loi NOTRe de 2018) et multiplie la rédaction de textes au sein de l’Assemblée de Corse demandant, entre autres, la création d’un statut d’autonomie pour l’île, la co-officialité de la langue corse ou encore le rapprochement des prisonniers politiques enfermés en France.

Toutes ces demandes se sont heurtées aux refus de l’État, celui-ci estimant « anticonstitutionnel » la reconnaissance d’un peuple corse et de son droit à vivre sur son territoire, parler sa langue, bref, sa liberté à disposer de lui-même.

Ainsi, malgré des succès électoraux qui maintiennent les autonomistes au pouvoir jusqu’à aujourd’hui, aucune avancée substantielle n’a eu lieu jusqu’en 2022. En se coupant des masses et en concentrant ses forces sur la négociation avec un État qui les méprise, la Collectivité de Corse s’est révélée, comme le préviennent à juste titre les organisations refusant la voie réformiste, incapable de mener à bien la lutte de libération nationale.

Le 2 mars 2022, Yvan Colonna, prisonnier politique corse, est agressé par un codétenu à la prison centrale d’Arles. Lors de l’agression, les caméras de surveillances sont coupées. Dès l’annonce de celle-ci, la jeunesse corse se mobilise aux cris de « Statu francese assassinu ! » (État français assassin !).

Les lycées, les ports, la faculté et les rues de l’île sont bloqués. La jeunesse affronte la police devant les préfectures de Bastia et d’Aiacciu ainsi qu’à Corti, Isula Rossa, Portivechju ect.

Face à ce soulèvement populaire, et le passage à l’action du FLNC lors de la nuit bleue du 9 octobre (22 explosions simultanées sur toute la Corse), la Collectivité de Corse et l’ensemble des partis clanistes et légalistes appellent au calme et au dialogue. Dans un contexte d’élection présidentielle, ils monnayent un retour au calme contre certaines des revendications historiques du mouvement national, que la voie parlementaire n’est pas parvenue à obtenir en 10 ans. C’est à la suite de ces négociations qu’est amorcé le « processus de Beauvau », processus qui aboutira au vote de fin octobre.

Comme au début des années 2010, les forces politiques bourgeoises ont détourné les revendications démocratiques du peuple corse, en aliénant leur pouvoir politique pour le confier aux institutions françaises.

En mars 2024, deux ans après la mort d’Yvan Colonna, l’Assemblée de Corse et l’État français valident un projet de texte constitutionnel censé conférer à la Corse un statut d’autonomie, celui-là même présenté comme l’aboutissement de plus de cinquante ans de luttes politiques.

Finalement, c’est en avril 2026 que le « projet de loi constitutionnelle pour une Corse autonome au sein de la République » est déposé à l’Assemblée nationale dans l’espoir que les forces politiques bourgeoises françaises décident, pour les Corses, de l’avenir de leur île. Après de longs débats, dont l’un des principaux points de crispation concerne la reconnaissance du « peuple corse » , vieille source de crainte de l’État colonial, le projet de loi est finalement adopté par l’assemblée nationale à 271 voix contre 202.

Mais quel est le contenu de ce projet de loi ? Correspond-il aux aspiration des Corses ?

Tout d’abord, il faut souligner que ce projet de loi ne propose qu’une « adaptation justifiée » des « lois et des règlements » dans un nombre limité de domaines et non une véritable autonomie législative. En outre ces adaptations devront être justifiées. Mais devant qui ? Si les dispositions exactes doivent être détaillée dans la loi organique le projet de loi évoque « le contrôle exercé par le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel ».

Ce dernier s’est illustré ces dernières années par son hostilité envers les revendications du peuple corse, notamment en ce qui concerne la reconnaissance de son existence et de sa langue. Le conseil d’État n’est pas en reste : en juin 2025, celui-ci avait confirmé l’interdiction de l’emploi de la langue corse lors des débats à l’Assemblée de Corse.

En d’autre terme, si l’exécutif corse voulait légiférer sur l’emploi de la langue corse, par exemple sur la co-officialité, revendication de longue date du peuple corse, ces réformes se heurteront à l’opposition de ces deux institutions, rendant toute avancée impossible.

En bref, l’autonomie portée par ce texte n’est pas un autonomie réelle mais une autonomie « sous tutelle » d’un pouvoir politique qui méprise le peuple corse et ses luttes. Ce mépris dépasse d’ailleurs le cadre de ces institutions, comme le rappelle la polémique autour des écoles immersives Scola Corsa, qualifiées par un ancien ministre comme des dispositifs « illégaux et inconstitutionnels ».

Soulignons également l’absence des syndicats lors des négociations entre le Conseil exécutif et l’État, qui témoigne d’un certains mépris pour la luttes sociales alors même que la Corse est le département le plus pauvre de France métropolitaine.

Enfin, ajoutons que le Sénat, chambre réactionnaire, envisage déjà de « retravailler le texte » c’est-à-dire de le vider de sa substance déjà bie pauvre avant même que celui-ci soit porté au vote. Mais les masses ne sont pas dupes, et si les partis légalistes s’empressent de prendre place à la prestigieuse table des négociations à Paris, quitte à s’asseoir sur leur histoire et leurs valeurs, le mouvement clandestin, lui par le biais du FLNC UC (Union des Combattants), signait une conférence de presse vidéo en arme, attaquant à la fois les méthodes coloniales de l’état français (dans un contexte de répression tendu) mais également le processus en lui-même ainsi que les mouvements y ayant pris parti, le légitimant de fait. Cette conférence de presse avait deux particularité, la première, la principale étant la menace faite de reprendre les armes contre tous les colons présents sur l’île et la deuxième, secondaire mais illustrant les contradictions internes au mouvement armé clandestin, la signature unique de ce communiqué provenant du FLNC UC, sans le FLNC 22. Car en effet, l’UC est historiquement lié au mouvement indépendantiste Corsica Libera, devenu Nazione, et le 22 au mouvement indépendantiste Core in Fronte, en termes plus que froid. Nazione s’étant vu plus ou moins fermer les portes de la négociation, redoublent de critiques (et à raison) contre cette mascarade d’autonomie quand Core in Fronte eux, voient dans l’autonomie un moyen d’accéder en cascade à l’indépendance. Si la contradiction principale entre l’état colonial et notre nation opprimée sous le joug impérialiste se creuse, et est terreau fertile pour les révolutionnaires, les contradictions internes au mouvement national se creusent également, rappelant non sans crainte les guerres fratricides des années de plomb.

Ce processus, mené entre l’État colonial et les forces politiques bourgeoises de l’île, n’est pas sans rappeler les fameux accords de Bougival, signés le 12 juillet 2025. Comme le processus de Beauvau, ces accords font suite à une crise insurrectionnelle, en l’occurrence celle du peuple kanak, qui s’est soulevé contre le pouvoir colonial après le dégel du corps électoral.

Les accords de Bougival ont détourné cette colère populaire au profit de la négociation d’un compromis avec l’État Français. Le FLNKS, réuni en congré extraordinaire, a rejeté en bloc ces accords, les jugeant incompatibles avec « les fondements et acquis de [sa] lutte ». Ce projet « d’État de Nouvelle-Calédonie » (et non de Kanaky) sera finalement rejeté six mois plus tard. Comme en Corse, les revendications des masses kanakes ont été détournées, vidées de leur substance et trahies par les forces politiques bourgeoises.

Soyons clair : ces « mains tendues » par l’État français aux peuples corse et kanak ne résultent pas d’une politique anti-impérialiste. Ces processus permettent au gouvernement français d’apparaître sur la scène internationale comme un pouvoir « progressif », tout en ravivant ou entretenant des mécanismes de clientélismes, surtout à l’approche d’échéances électorales.

De plus, le développement de l’autonomie de ces territoires permettrait à l’État de se désengager politiquement et, ainsi, de se dédouaner des problèmes rencontrés à l’échelle locale. Ces engagements n’iront toutefois jamais au-delà de quelques aménagements négociés avec une bourgeoisie compradore ou de réformes cosmétiques.

Dans un contexte de crise de l’impérialisme l’État français entend bien conserver ses possessions coloniales. Véritable « île porte-avion », la Corse est un territoire de première importance stratégique pour l’impérialisme français, mais aussi occidental.

Plus encore, soucieux de préserver ses territoires, l’État renforce sa politique de répression, comme en témoignent les séries d’arrestations de militants nationalistes à leur domicile dans une logique d’intimidation.

Ainsi malgré ses promesses, l’État n’accordera jamais d’autonomie réelle à ces territoires colonisés et préférera toujours à la politique de la carotte et de la négociation celle du bâton et de la répression.

Le « processus Beauvau » s’inscrit donc dans la continuité de la politique intérieure de l’État français. Tout d’abord, en torpillant les révolte de 2022 avec la complicité des fractions dirigeantes de la bourgeoisies corse, sous couvert de « canaliser » la colère des masses vers une issue « raisonnable ».

Comme avec les accords de Bougival en Kanaky, la question de la souveraineté d’un peuple est placée entre les mains de la bourgeoisie française, qui lui est hostile, et qui, comme lors de ces dix dernières années, ne cédera rien ou alors des miettes.

Toutefois, la combativité des manifestants de 2022 a laissé des traces dans l’opinion publique, et nous voyons une génération absoute des traumatismes de ses aînés, volontaire à l’usage de la violence révolutionnaire et au retour de la lutte armée, se traduisant par une pression sur le mouvement clandestin armé pour que les nuits bleues résonnent de nouveau comme en 2022 ou plus récemment en 2026.

Comme l’occupation de cave d’Aléria et les affrontements qui ont suivi, la révolte d’un peuple porte plus loin que les négociations et les jeux de la politiques bourgeoise. Seule la reconstruction du Parti Communiste corse et la constitution d’un mouvement de masse dirigé par le prolétariat à travers la guerre populaire permettra l’autodétermination du peuple corse.