Le 4 mai 2026 s’achevait les élections régionales en Inde. Réunissant 190 millions d’électeurs, soit 1/5ème de l’électorat du pays, ces élections consacrent la mainmise du BJP, parti fasciste du président Narendra Modi, sur 22 des 36 États de l’Union indienne, un résultat sans précédent dans l’histoire du pays.
C’est un raz-de-marée électoral décisif pour l’Inde. Pour la première fois depuis des décennies, des États considérés comme des bastions de la gauche comme le Bengale Occidental dirigé par le Parti Communiste d’Inde (Marxiste) sont passés du côté de la « vague safran » du BJP. Cette situation est une consécration pour les fascistes, qui couronne plus de 10 ans de lutte de factions au sein de la bourgeoisie bureaucratique indienne. Cette nouvelle donne constitue une nouvelle étape dans le processus de construction d’une Inde suprémaciste, violemment anti-peuple, sexiste, raciste et génocidaire.
Déjà partout dans le pays, les premières conséquences de la victoire électorale du BJP donnent lieu à des scènes de violence terroriste contre des opposants politiques, contre les castes jugées inférieures et bien entendu contre toutes les minorités ethniques et religieuses. Même les factions les plus modérées de la bourgeoisie bureaucratique indienne commencent à en faire les frais. Par exemple, dans le Bengale Occidental, plusieurs figures du All India Trinamool Congress (scission conservatrice du déjà réactionnaire parti du Congrès) ont été agressés devant chez eux par des fascistes affiliés au BJP, dont l’un d’entre eux a été battu à mort, dans un contexte post-électoral particulièrement tendu. Dans d’autres États, la violence sectaire se poursuit, tandis qu’en Inde centrale, le génocide commencé en 2024 sous le nom d’opération Kagar bat encore son plein, malgré l’échec patent de son objectif annoncée d’éliminer le Parti Communiste d’Inde (maoïste) d’ici la fin mars de cette année.
Pour comprendre la situation en Inde, désormais encore davantage dans la main du meilleur ami fasciste d’Emmanuel Macron, nous devons analyser ses racines et la situation du capitalisme bureaucratique en Inde. D’où viennent ceux, qui, dans leurs propres mots, « veulent établir une nation hindoue comme Hitler établit l’État nazi »1 ?
Les racines du fascisme indien et la situation politique actuelle
L’Hindutva est la forme politique du fascisme en Inde. En substance, cette idéologie se base sur une conception ethno-religieuse raciste de la société indienne, centrée autour de la religion hindouiste, pratiquée par 80 % de la population du pays. L’Hindutva considère l’hindouisme comme la seule religion proprement indienne, ce qui la conduit à considérer les autres religions comme des corps étrangers à la nation, qui doivent être expurgés. On rappellera à toute fin utile que la communauté musulmane en Inde représente 14,4 % de la population, soit plus de 200 millions de personnes. Le sectarisme religieux est un des premiers fondements de cette idéologie. Dans la pratique, l’augmentation de la violence sectaire a explosé depuis la montée en puissance irrésistible du BJP en 2014, avec des appels fréquents au meurtre, au boycott et aux incendies de mosquée, appels qui sont de plus en plus suivis par la base de masse du parti. Par exemple, plus de 50 personnes ont été tuées par des bandes fascistes depuis 2014 pour avoir simplement mangé du bœuf2. Nous indiquerons à titre illustratif que la première entrée notable en politique du BJP à la fin des années 80 fut la capitalisation politique autour de l’incendie d’une mosquée par des émeutiers racistes.
De même, l’Hindutva, en tant qu’idéologie fondamentaliste, approuve pleinement le principe de société de castes inégales entre elles, selon un principe hiérarchique bien défini, plaçant la case des brahmanes au-dessus de toutes les autres. De l’autre côté de cette élite, les Dalits, ou « Intouchables » sont placés hors de la société, et subissent tout le poids de l’impérialisme et de la société semi-féodale. Nous développons sur le statut des Dalits en Inde dans notre article dédié à l’Opération Kagar.
Cette idéologie n’est pas une idée neuve, et se place en continuité de l’histoire de la « plus grande démocratie du monde ».
Les racines de l’idéologie suprémaciste de l’Hindutva sont coloniales. Encouragés par la vision orientaliste de l’Empire britannique qui voyait dans l’hindouisme la base essentielle et première de la civilisation en Inde, les tenants de cette idéologie ont bénéficié d’une certaine complaisance de l’occupant. Ainsi, les premières organisations paramilitaires nationalistes, dont la Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), troupe de choc actuelle du BJP dédiée au « sale boulot », a été fondée en 1925, avec la bénédiction du Raj britannique. Sa direction prêtera d’ailleurs allégeance au Vice-Roi colonial Linlithgow en 1939, et jouera un rôle clé dans la répression des premiers mouvements de masse anticoloniaux pendant la Seconde Guerre Mondiale3.
À la suite de l’indépendance, les idées suprémacistes hindoues passent de la complaisance coloniale à la complaisance gouvernementale du Congrès indien, visage du capitalisme bureaucratique qui dominera la scène politique du pays pendant plusieurs décennies, jusqu’au début du XXIème siècle. Ainsi, Nehru et Gandhi, pourtant présentés comme figures démocratiques par excellence, n’avaient pas de problème à reconnaître l’idée de supériorité de la caste supérieure des Brahmanes sur les Shudras (caste la plus basse), l’exclusion des Dalits (« Intouchables ») de la vie sociale, l’infériorité de statut des femmes, tout comme le fait que l’Inde serait une nation strictement hindoue. Ce statu quo idéologique n’en sort que davantage renforcé à la suite de la tragique et inutile répartition de 1947, où près d’un million de personnes paiera de sa vie le chauvinisme religieux encouragé par l’impérialisme. Malgré des élans réformateurs, cette division de caste est la base de la division du travail en Inde. La prétendue abolition du système de castes depuis 50 ans n’enlève rien au caractère objectif de cet ordre social. Cependant, bien que l’Hindutva soit en sous-texte de la superstructure de la société semi-féodale et semi-coloniale, elle ne prend pas encore la direction politique du pays.
Mais la situation change au cours des années 90. À la suite de la chute de l’Union Soviétique sociale-impérialiste, l’Inde se retrouve dans une profonde crise économique. En effet, pendant des décennies, les compradores indiens bénéficiaient autant des exportations de capitaux états-uniens que soviétiques, avec une prédominance sociale-impérialiste. La chute d’un de ses principaux investisseurs impérialistes forcent le capitalisme bureaucratique indien à une restructuration pour survivre, qui s’incarnera en premier lieu dans la libéralisation de l’économie. C’est dans ce contexte que le BJP, parti initialement créé comme mode d’entrée du RSS dans la vie politique, commence à prendre une place de premier plan comme alternative au leadership du Congrès et tente des premières expérimentations d’une rare brutalité, expérimentations qui plaisent de plus en plus à la classe compradore.
La montée en puissance de la Révolution menée par le Parti Communiste d’Inde (maoïste) au début des années 2000 pose également un grave problème pour la classe compradore indienne. D’une part, elle menace directement le pouvoir local de nombreux États, et parvient à faire la jonction entre plusieurs bases d’appuis, mobilisant de fait des millions de personnes dans les zones libérées. D’autre part, elle empêche toute installation des monopoles miniers dans la région de l’Inde centrale, privant le capitalisme bureaucratique de sa seule solution de développement et d’enrichissement personnel de ses élites.
C’est donc au début des années 2010 que montent en flèche l’importance politique des fascistes du BJP, suivant le développement de multiples campagnes génocidaires, Green Hunt, Prahaar-3, … et enfin jusqu’à mars de cette année, Kagar. Les années 2020 marquent le début d’un approfondissement drastique du processus de réactionnarisation en Inde, où la violence sectaire et génocidaire, ainsi que la persécution des opposants politiques atteignent des records dans de nombreux États de l’Union.
Le fascisme du BJP est une réponse à la crise du capitalisme bureaucratique indien
Il faut comprendre ici, qu’à l’instar de tous les pays, la « démocratie indienne » n’est qu’une forme de gouvernement dans un système d’État soumis à la bourgeoisie, qui dépend de l’état de santé des monopoles impérialistes.
L’Inde est un pays semi-colonial, semi-féodal. Cette situation particulière est le fondement de la nature du développement atrophié de l’économie du pays, qui dépend en grande partie des monopoles étrangers pour survivre. Ces monopoles s’appuient sur une forme de féodalité représentée par les grands propriétaires terriens, très puissants en Inde. Ces propriétaires terriens sont d’ailleurs le fondement même du fameux système démocratique indien. Le Parlement est presque exclusivement composé de ces grands propriétaires, élus par la force de la corruption et de l’intimidation des masses pour recevoir des suffrages, moyens qui constituent la base du système électoral4.
Le Parlement est pleinement responsable de la montée en puissance du BJP, et donc du fascisme, par sa pleine collaboration avec les projets de lois réactionnaires et liberticides. Les années 2020 en sont un parfait exemple, en témoigne par exemple le vote majoritaire de la loi de 2023 sur la surveillance de masse des communications individuelles, l’approbation de l’opération Kagar, et la marginalisation croissante des voix des acteurs politiques dénonçant la violence sectaire. La séparation des pouvoirs est de moins en moins visible, les juges sont de plus en plus nommés directement par l’exécutif en fonction de leurs opinions politiques, les tribunaux locaux ne sont plus vus que comme des courroies de transmission du gouvernement, sans compter la mise au pas des médias qui empêchent de plus en plus un discours autonome à celui du pouvoir en place. La plus grande démocratie du monde, à l’instar du reste du monde, montre son vrai visage de dictature de classe au grand jour.
Le Président Gonzalo nous donne une explication claire du fascisme. D’abord, que « le fascisme ; c’est la négation des principes démocratico-libéraux ; c’est la négation des principes démocratico-bourgeois qui sont nés et se sont développés au 18ème siècle en France. » et « le fait de bâtir l’État sur la base de corporations, ce qui implique la négation du parlementarisme ». Nous voyons toutes ces composantes en Narendra Modi et en son parti, dont la centralisation des pouvoirs depuis 2014 ne fait que confirmer cette tendance, qui s’accompagne d’une violence toujours plus brutale et sophistiquée à l’encontre des masses, bien qu’elle ne constitue pas une caractéristique proprement fasciste. De fait, la forme parlementaire déjà dysfonctionnelle est de plus en plus rabotée à une simple chambre de validation des décisions du BJP sur les grandes orientations politiques, économiques et militaires.
Il faut dire que la situation de la bourgeoisie compradore indienne est de plus en plus difficile. Au fur et à mesure que la crise générale de l’impérialisme s’étend, les compradores indiens doivent restructurer à fond leur économie interne, afin de servir de chair à canon utilisable par les États-Unis contre le social-impérialisme chinois. La crise récente opposant les États-unis et leur laquet sioniste contre l’Iran cause également de sévères répercussions sur l’économie indienne. Depuis le début du blocus du détroit d’Ormuz, l’Inde paie le prix de la chute brutale d’importations d’engrais5, nécessité vitale à sa politique agricole, conséquence directe de l’échec de révolution agraire. La bourgeoise indienne est déterminée à transformer son pays en « grande puissance », objectif qu’elle ne voit atteignable qu’en renforçant l’exploitation la plus crasse sur son peuple.
Ce renforcement de l’exploitation ne peut se faire politiquement que par le biais d’une force fasciste, qui « unira » la nation indienne par la force du bâton. Le BJP incarne parfaitement ce besoin, car il prétend unifier la nation indienne. Plus précisément, il la corporatise. Les tentatives de corporatisation de l’économie ont déjà commencé dès 2020 dans le secteur de l’agriculture, ce qui avait donné lieu à la plus grande grève de l’histoire provoquant un premier retrait tactique de Narendra Modi. En revanche, l’idéologie sectaire de l’Hindutva est très utile pour séparer les masses en différents cercles autonomes et rivaux au nom de l’unité nationale. Parallèlement, le gouvernement du BJP tente d’interdire le droit de grève, et a déjà réussi à abroger 29 lois de protection du droit du travail, déjà bien mince dans un pays opprimé comme l’Inde. Modi constitue en cela le champion de la bourgeoisie compradore indienne dans son projet de restructuration intérieure.
L’antidote du fascisme est la Révolution de Nouvelle Démocratie
Il n’y a que deux voies pour les masses indiennes dans la séquence politique actuelle. La première est la voie fasciste génocidaire de Modi, qui est celle du maintien du capitalisme bureaucratique et du renforcement de l’exploitation générale. Cette voie est toute tracée par les instances officielles et reçoit la bénédiction des exploiteurs du monde entier.
L’autre voie, c’est la voie de la Révolution de Nouvelle Démocratie. Cette Révolution, « est de par ses caractéristiques sociales, une révolution démocratique bourgeoise d’un genre nouveau : elle accomplit les tâches démocratiques nécessaires sous la direction du prolétariat, qui parvient à l’hégémonie en s’alliant à la paysannerie grâce à son programme agraire prolétarien, et évolue sans interruption vers la révolution et la construction socialistes. »6
La bourgeoisie indienne a failli à sa mission de poser les bases d’un développement des forces productives autonome de l’impérialisme7. Sa seule porte de sortie est la fuite en avant dans la barbarie, la sophistication d’un système toujours plus réactionnaire, toujours plus barbare. Ce choix du fascisme, bien que reposant sur une idéologie suprémaciste haineuse fortement imprégnée dans les masses et particulièrement dans les classes dominantes du pays, ne doit pas être compris seulement comme une folle passion romantique de la bourgeoisie, mais bien comme le seul choix possible qui se présente à elle pour tenter de survivre en tant que classe dominante. Pour garantir la suprématie des propriétaires terriens et des monopoles étatiques, seul le fascisme aujourd’hui incarné dans le BJP peut sauvegarder ce statu quo, paradoxalement en l’empirant. C’est un choix réfléchi et réactionnaire au plus haut niveau.
De fait, pour l’immense masse des ouvriers et des paysans de l’Inde, le seul chemin qui doit prédominer est celui de la conquête du pouvoir, afin d’établir un réel pouvoir populaire, seul à même de détruire les vieux fantômes du passé. L’horreur grotesque du BJP, invoquant la grandeur d’une civilisation hindoue fantasmée et raciste, n’est jamais qu’un fantasme génocidaire sans fondement réel dans la construction populaire du peuple, et qui ne remportera aucun succès à long terme dans le développement d’un réel système économique viable pouvant satisfaire les besoins élémentaires de la population.
Abordons à titre d’exemple quelques chiffres. La concentration de la propriété de la terre est extrêmement aiguë en Inde. 60 % de la population se partage 5 % des terres cultivables, tandis que 10 % en possèdent 55 %8. Sur un pays de plus d’un milliard d’habitants, ce déséquilibre est vertigineux, alors que 45 % de la population dépend du secteur agricole, et que 80 % des 270 millions de pauvres du pays vivent à la campagne9. Ce déséquilibre est constitutif de l’organisation économique de l’Inde, qui réserve les « fruits » de la collaboration avec l’impérialisme à la sophistication des moyens de destruction et de vente des ressources nationales. L’offensive générale contre la Révolution menée par le Parti Communiste d’Inde (maoïste) ne signifie pas autre chose. D’un coup, on tente de détruire la Révolution de Nouvelle Démocratie, et de l’autre, on tente de sortir de la crise en élargissant déjà les plaies béantes du pays en exportant son sang.
Cependant, le Nouveau Pouvoir en gestation est présent en Inde. Malgré les revers, les difficultés et les assauts de l’État, la Révolution de Nouvelle Démocratie développe nerfs, muscles et os sous le feu de l’ennemi. C’est d’ailleurs son existence qui pousse le vieil État indien à redoubler d’intensité sa violence et sa concentration des pouvoirs, car elle fait face à un défi mortel qu’elle ne peut réduire au silence. La Révolution de Nouvelle Démocratie, en Inde comme dans l’ensemble des pays de la planète, pèse sur la conscience des dirigeants vendus à l’impérialisme comme un spectre, et ce spectre les hantera jusqu’à l’éradication complète de l’impérialisme et de ses laquais de la surface du globe.
1https://nazariyamagazine.wordpress.com/2023/12/01/historicising-fascism-in-india-beyond-the-bjp/
2https://www.aisp.fr/hindutva-les-effets-du-nationalisme-hindou-sur-la-democratie-en-inde/
3https://nazariyamagazine.wordpress.com/2023/12/01/historicising-fascism-in-india-beyond-the-bjp/
4https://nazariyamagazine.wordpress.com/2023/12/29/the-indian-parliament-the-nursery-of-fascism/
5https://legrandcontinent.eu/fr/2026/03/24/economie-russe-avec-la-fermeture-dormuz-moscou-renforce-son-pouvoir-sur-le-marche-des-engrais/
6https://ci-ic.net/blog/2025/04/01/p-c-b-cc-the-new-democratic-revolution-is-the-principal-force-of-the-world-proletarian-revolution/
7https://www.bibliomarxiste.net/pays/perou/la-revolution-democratique/
8https://www.ritimo.org/Securite-de-l-occupation-et-fonction-sociale-de-la-terre-en-Inde
