Alors que l’impérialisme entre en crise partout dans le monde, face à la crise de régime qui frappe l’État français, un vieux débat revient sur la table chez les progressistes français : faut-il ou non participer aux élections ?
Chez les marxistes, ce débat se concentre sur l’interprétation des thèses développées par Lénine dans La Maladie Infantile du Communisme (1920), dont une lecture partielle et malhonnête permet aux opportunistes de toutes sortes de qualifier de gauchistes tous ceux qui refusent de prendre part à la mascarade électorale, leur reprochant une opposition « de principe », contraire donc aux enseignements de Lénine.
Mais qu’en est-il réellement ?
Pour résoudre ce débat, il est important de revenir précisément à ce qui est dit par Lénine, pas de se contenter de s’en référer à un souvenir abstrait que l’on en aurait.
Au sujet de l’alliance avec la gauche réformiste :
« De ce que la majorité des ouvriers d’Angleterre suit encore les Kerensky ou les Scheidemann anglais ; de ce qu’elle n’a pas encore fait l’expérience du gouvernement de ces hommes, expérience qui a été nécessaire à la Russie et à l’Allemagne pour amener le passage en masse des ouvriers au communisme. Il résulte au contraire, avec certitude, que les communistes anglais doivent participer à l’action parlementaire, doivent de l’intérieur du parlement aider la masse ouvrière à juger le gouvernement Henderson-Snowden d’après ses actes, doivent aider les Henderson et les Snowden à vaincre Lloyd George et Churchill réunis. »
Ce passage résume très bien en quoi utiliser Lénine pour défendre la participation aux élections aujourd’hui est une grossière erreur, qui découle d’une lecture beaucoup trop mécaniste. Il est indéniable que la situation en France aujourd’hui n’est pas celle décrite dans ce passage, que les masses françaises ont fait l’expérience du gouvernement de la gauche réformiste, qu’elles ont eu l’expérience des luttes et des trahisons de 1936, de la grande résistance antifasciste, du programme commun issu de l’alliance du PS et des révisionnistes. Cette série de victoires et de trahisons s’est traduite par la baisse systématique de la participation aux élections : depuis la fin de la guerre, l’abstention aux élections législatives a doublé, passant de 22 % en 1958 à plus de 50 % en 2022. Aux élections municipales, elle passe de 26 % à 59 % sur la même période. Indubitablement, l’abstention est depuis de nombreuses années le premier parti politique de France, et tout particulièrement dans les zones où se concentrent les masses les plus profondes, celles qui ont le plus intérêt à la révolution.
Une perte générale d’intérêt pour le système parlementaire
Une autre citation de Lénine vient appuyer cette interprétation :
« C’est justement parce qu’en Europe occidentale la masse arriérée des ouvriers et, plus encore, des petits paysans est beaucoup plus qu’en Russie pénétrée de préjugés démocratiques bourgeois et parlementaires, – c’est pour cette raison que les communistes peuvent (et doivent) uniquement du sein d’institutions comme les parlements bourgeois, poursuivre une lutte opiniâtre de longue haleine, et qui ne reculerait devant aucune difficulté, pour dénoncer, dissiper, vaincre ces préjugés. »
On le voit donc bien : pour Lénine, la participation aux élections se fait dans l’objectif de convaincre les « masses arriérées » que les élections ne leur apporteront rien. S’il ne faut pas exagérer en voyant derrière chaque abstentionniste un révolutionnaire, cette hausse montre à minima une perte générale d’intérêt pour le système parlementaire. Les « préjugés démocratiques bourgeois et parlementaires » se dissipent déjà d’eux même depuis 70 ans. En 2026, la majorité des Français (51 %) pensent « qu’il n’y a pas de quoi être fier du système démocratique », contre 40 % en Italie, 34 % en Allemagne et 32 % au Royaume-Uni. Environ 35 % des Français jugeraient que les hommes et les femmes politiques « ne méritent pas beaucoup de respect » (contre 41 % en Italie, 31 % en Allemagne et 44 % au Royaume-Uni)1. La défiance est telle que le nombre d’agressions sur élus ne cesse d’augmenter depuis le premier mandat d’Emmanuel Macron. La parenthèse 2024, avec sa participation record aux élections législatives anticipées, s’explique principalement comme une réaction face au risque de voir l’extrême droite s’emparer de l’Assemblée nationale, pas comme un regain de confiance dans une alliance de la gauche incluant l’infâme François Hollande.
La conséquence logique d’une analyse marxiste
Notre refus de participer aux élections n’est pas une question de posture, nous ne sommes pas en désaccord avec Lénine, au contraire. Notre refus est la conséquence logique d’une analyse marxiste sérieuse de la réalité de la société française aujourd’hui. Quand Lénine répond aux « communistes de gauche » allemands, leur disant de participer aux élections, il nous donne précisément raison :
« En effet, comment peut-on dire que « le parlementarisme a fait son temps politiquement », si des « millions » et des « légions » de prolétaires non seulement s’affirment encore pour le parlementarisme en général, mais sont franchement « contre-révolutionnaires » ! ? […] Mais en même temps vous êtes tenus de surveiller d’un œil lucide l’état réel de conscience et de préparation de la classe tout entière (et pas seulement de son avant-garde communiste), de la masse travailleuse tout entière (et pas seulement de ses éléments avancés). »
Pour un révolutionnaire aujourd’hui, la participation aux élections ne serait pas une tribune à partir de laquelle mener son combat : la bourgeoisie n’est pas idiote, elle sait pertinemment comment utiliser la présence de ces quelques bouffons du roi à son avantage, maintenant l’illusion démocratique. Aux yeux des travailleurs et travailleuses déjà abstentionnistes (qui, rappelons-le, en représentent la majorité), tracter pour une élection amènerait juste à nous faire perdre en crédibilité.
Refuser le chantage au barrage
Pour autant, nous refusons de faire du vote une cause de division avec nos collègues ou nos voisins qui voteraient encore. Notre rôle, plus que de les convaincre de ne pas voter, est de les convaincre de s’organiser. Si nous, révolutionnaires, ne votons pas, c’est parce que nous savons que nous n’avons rien à attendre des élections et que nous avons une confiance et un optimisme profond pour la capacité de notre classe à transformer le monde par la révolution, pas l’inverse. Si nous refusons le chantage au barrage de la bourgeoisie face à l’épouvantail Le Pen – qu’elle a elle-même enfanté (et dont elle applique déjà le programme) –, c’est parce que nous savons que c’est précisément la République bourgeoise « démocratique » et son incapacité à offrir les moindres perspectives aux masses du monde entier qui génère le vote « anti-système », et que prolonger son règne n’empêchera en rien la venue du fascisme. Surtout que ce phénomène n’a rien de nouveau : c’est exactement le même processus qui a amené une partie du prolétariat français, « fatigué de la République bourgeoise et de la mascarade du gouvernement représentatif », à soutenir le général Boulanger2. Chaque vote RN ne nous renvoie pas aux urnes ; au contraire, il confirme notre analyse de l’effondrement de la légitimité du système politique et électoral aux yeux des masses.
Pour prendre notre part à la reconstitution du Parti Communiste, unique parti d’opposition aux partis de la bourgeoisie, nous n’avons aucun intérêt à essayer de ramener aux urnes ceux qui les ont déjà abandonnées. Nous gardons la tête froide et savons que derrière la plus belle façade de progressisme d’un parti bourgeois « de gauche » se cachent les intérêts de la bourgeoisie française et des miettes sociales financées par la rente impérialiste que nous ne cautionnons pas. L’époque de l’adhésion des masses au parlementarisme est définitivement achevée et c’est une excellente chose. Les soubresauts de la bête ne sont pas les signes de sa résurrection.
1. Le baromètre de la confiance politique, Opinionway pour CEVIPOF SciencesPo, janvier 2026.
2. Le général Boulanger était un militaire français, député et ministre de la guerre de la 3e République. Très influent à la fin des années 1880, il promet la revanche contre l’Allemagne et porte un courant d’opinion militariste et antiparlementaire largement soutenu par les anciens bonapartistes, monarchistes et une partie d’anciens communards, notamment blanquistes. En 1888, Paul Lafargue le décrit (à tord) comme « un véritable mouvement populaire pouvant revêtir une forme socialiste si on le laisse se développer librement ».
