Notre rédaction présente une interview réalisée auprès de Ka Ubuntu, organisation indépendantiste réunionnaise et panafricaniste agissant à La Réunion et en France pour l’indépendance.
Bonjour camarades, pourriez-vous présenter votre organisation et son programme politique ?
Ka Ubuntu est un mouvement panafricaniste et indépendantiste réunionnais. Nous nous inscrivons dans la continuité de nos ancêtres marons (Anchaing, Héva, Pitré…) et des révolutionnaires de Saint-Leu de 1811 (Élie et ses camarades). Nous nous inscrivons aussi dans celle de Serge Sinamalé et Jean-Baptiste Ponama, qui ont fondé le Mouvement pour l’indépendance de La Réunion officiellement en 1981, mais le mouvement indépendantiste réunionnais existait déjà auparavant de manière informelle.
Notre mouvement existe depuis 2020. Nos premières sections ont été ouvertes en France (Paris, Toulouse et Lyon), car deux des fondateurs y étaient présents, parce que le contexte économique de La Réunion contraint notre jeunesse à s’exiler. Depuis le 1er juillet 2024, nous avons une section à La Réunion, parce que c’est d’abord auprès de notre peuple que la lutte doit se mener.
Sur le plan politique, nous publierons notre manifeste en 2027, fruit de plusieurs années de travail. Il présente notre vision d’une Réunion indépendante dans tous les domaines. Le programme sera ensuite construit avec le peuple. Nos axes principaux :
- l’indépendance, par l’obtention du pouvoir politique dans notre pays et par la réinscription de La Réunion sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU, afin d’avoir le soutien d’autres Etats dans notre combat pour la souveraineté ;
- une souveraineté populaire, avec des comités populaires tirés au sort, la mise en place du mandat impératif pour les élus et le référendum révocatoire à la disposition du peuple pour qu’il puisse sanctionner les décideurs politiques ;
- une économie fondée sur l’Ubuntu, avec la souveraineté alimentaire, le contrôle public des secteurs stratégiques et la maîtrise de nos ressources ;
- le réunionnais comme langue officielle, et une école fondée sur nos réalités historiques, sociologiques, géographiques ;
- le panafricanisme, avec l’Afroséani qui constituerait une confédération des pays de notre région.
Pourriez-vous nous décrire la situation politique actuelle à La Réunion ?
La Réunion reste une colonie, même si elle porte le nom de département depuis 1946. Les lois qui s’y appliquent sont votées à près de 10 000 kilomètres. L’amendement Virapoullé de 2003, lors d’une révision constitutionnelle, nous interdit même d’adapter les lois à nos réalités, une possibilité pourtant ouverte à la Guadeloupe et à la Martinique (Constitution, article 73, alinéa 5).
Après 80 ans de départementalisation, le bilan parle de lui-même :
- 36 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre 15 % dans l’Hexagone (INSEE, 2021) ;
- le chômage atteint 19 % de la population active (INSEE, 2e trimestre 2026) ;
- près de 150 000 personnes sont mal logées, et plus de 51 000 ménages attendent un logement social (Fondation pour le logement, 2025) ;
- 1 750 demandes d’hébergement d’urgence de familles avec enfants sont restées sans réponse (Fédération des acteurs de la solidarité, relayée par le Kolektif des associations pour le logement 974) ;
- La Réunion importe pour 7,1 milliards d’euros de biens et n’en exporte que pour 413 millions (INSEE, Bilan économique 2024).
La vie chère asphyxie les familles, et notre jeunesse diplômée par faute de travail.
Sur le plan politique, la voix la plus audible reste celle des départementalistes. Une partie de la classe politique locale s’accommode du système colonial, par le clientélisme et les privilèges qu’il procure. Les autonomistes, eux, demandent plus de compétences sans remettre en cause le cadre colonial.
Les indépendantistes restent minoritaires, mais l’idée progresse, et c’est cette voix que nous voulons rendre audible. Une autre voie est possible pour La Réunion : nous avons notre jeunesse, nos cerveaux, nos aînés, une terre et une mer riches.
On observe en France une restructuration stratégique de l’impérialisme français. Cela se répercute-t-il à La Réunion, et si oui à quelle échelle ?
Oui, et directement. L’armée française a été chassée du Mali, du Burkina Faso et du Niger. En 2025, elle a dû rendre ses bases au Tchad, en Côte d’Ivoire et au Sénégal (AFP, janvier et juillet 2025). L’État français se replie donc sur ce qui lui reste : ses dernières colonies. Grâce à elles, il possède la deuxième zone maritime du monde (Sénat, 2022), dont plus de 90 % se trouve dans l’Indo-Pacifique (Fondation pour la recherche stratégique), et il se proclame « puissance de l’Indo-Pacifique ».
La Réunion est au cœur de ce dispositif dans l’océan Indien :
- les Forces armées de la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI) y ont leur état-major, avec la base navale de Port des Galets et la base aérienne 181 (ministère des Armées) ;
- plus de 2 100 militaires sont stationnés entre La Réunion et Mayotte, sur une zone de responsabilité qui couvre 14 pays de la région (ministère des Armées, 2025) ;
- l’État français maintient une présence militaire sur les Îles Éparses, dont Madagascar réclame la restitution depuis les années 1970 (Sénat, rapport n° 664, 2020).
Ce dispositif touche aussi notre jeunesse. Un jeune Réunionnais sur dix passe par le RSMA, et 30 % de ceux qui y entrent sont en situation d’illettrisme (RSMA de La Réunion, 2026). Que la principale porte de sortie offerte à notre jeunesse sans diplôme soit un régiment en dit long sur l’échec de la départementalisation.
Dans la région, Mayotte sert de laboratoire répressif. En 2023, l’opération Wuambushu a mobilisé environ 1 800 policiers et gendarmes pour raser des bidonvilles et expulser des Comoriens chez eux, sur leur propre archipel (Human Rights Watch, avril 2023). En Kanaky, la révolte de 2024 contre le dégel du corps électoral a été réprimée sous état d’urgence, avec un bilan officiel de 14 morts (réponse du gouvernement à la question écrite n° 2585, Assemblée nationale). Voilà comment l’État français traite les peuples qui revendiquent leur souveraineté.
Cette restructuration est aussi économique. Depuis le 1er mai 2026, l’accord UE-Mercosur s’applique à titre provisoire (Commission européenne, 23 mars 2026). Il ouvre progressivement le marché européen à 180 000 tonnes de sucre sud-américain par an sans droits de douane (texte de l’accord, Commission européenne). Cela menace directement nos planteurs de canne, déjà dépendants d’un seul industriel sucrier, Tereos. Notre terre sert de base militaire pendant que notre agriculture est sacrifiée au libre-échange.
Dans cette situation, quel débouché politique pour le peuple réunionnais ?
L’indépendance, et l’unité avec l’Afrique à travers le panafricanisme.
Nous voulons mener une révolution économique, politique et culturelle, pour bâtir un cadre de vie où le vivant est au centre, et non l’argent. Cela suppose de sortir du système capitaliste et de proposer une alternative à ce modèle extractiviste, qui exploite les peuples et épuise la nature.
Nous savons que ce travail demandera de l’engagement et de l’énergie. Comme le disait Amílcar Cabral : « Ne faites pas croire à des victoires faciles. »
Concrètement, la voie que nous défendons passe par trois étapes :
- un travail diplomatique auprès des États du Sud global pour obtenir la réinscription de La Réunionsur la liste de l’ONU, comme l’ont obtenu la Kanaky en 1986 et la Polynésie en 2013 (résolutions 41/41 et 67/265 de l’Assemblée générale des Nations unies) ;
- l’obtention du pouvoir politique local par les indépendantistes ;
- une déclaration unilatérale d’indépendance, sans écarter la possibilité que cela passerait par une phase de transition, qui devra être temporaire, afin de ne pas être pris au piège dans un système néocolonial, où notre pays serait toujours sous tutelle française.
Pour nous, le combat se mène d’abord dans la rue, auprès du peuple. Cependant nous participerons aussi aux élections locales, sans illusion sur les institutions coloniales : elles seront pour nous une tribune et une arme de sensibilisation massive.
Enfin, l’indépendance seule ne suffira pas. Un pays isolé ne pèse rien face aux puissances. C’est pourquoi nous portons le projet de l’Afroséani. Il s’agirait d’une confédération avec Maurice, Madagascar, les Comores, les Seychelles, l’Afrique du Sud, le Mozambique, la Tanzanie et le Kenya.
Qui sont les amis et qui sont les ennemis du peuple à La Réunion ? Quel rôle peuvent jouer les masses de France dans le processus de libération ?
Nos ennemis, ce sont le système colonial et ceux qui en profitent :
- l’État colonial français, qui décide à notre place ;
- les intérêts économiques qui tirent profit de notre dépendance, à commencer par les quelques groupes qui dominent l’import et la grande distribution, comme GBH, et imposent leurs marges ;
- la partie de la classe politique locale qui sert ce système en échange de privilèges.
Nos amis, c’est d’abord le peuple réunionnais dans toute sa diversité : Kaf, Malbar, Yab, Sinois, Zarab, Comoriens, Malgaches. Ce sont les travailleurs, les chômeurs, les planteurs, les petits commerçants, la jeunesse et la diaspora. Ce sont enfin les peuples voisins de l’océan Indien et tous les peuples en lutte, en Kanaky, en Palestine, en Haïti et au Congo, etc.
Les masses de France ont un rôle important à jouer :
- combattre le chauvinisme et la propagande coloniale dans leur propre pays ;
- faire connaître notre lutte ;
- s’opposer à la militarisation et à la répression dans les colonies ;
- soutenir notre droit à l’autodétermination le moment et faire la révolution en France.
Leur soutien est précieux tant qu’il respecte un principe : c’est le peuple réunionnais qui décide de sa lutte et de son avenir.
La section française de la Ligue Anti-Impérialiste appelle en octobre à une large campagne commune contre la militarisation et le colonialisme français, à laquelle Ka Ubuntu est signataire. Comment Ka Ubuntu évalue-t-elle cette campagne, et quelles actions comptez-vous mener dans ce cadre ?
Nous soutenons cette campagne parce qu’elle relie ce que l’État français veut garder séparé : les luttes des peuples colonisés et celles des peuples d’Afrique qui ont chassé l’armée française. Le renforcement militaire dans l’océan Indien, la répression à Mayotte et en Kanaky et l’encadrement de notre jeunesse sans emploi relèvent d’une même stratégie. Il faut y répondre ensemble.
Dans ce cadre, nous organisons le 24 octobre au CICP l’événement « Indépendance et souveraineté alimentaire ». La souveraineté alimentaire est au cœur de notre combat. Comme le rappelait Thomas Sankara, l’impérialisme se trouve aussi dans nos assiettes, et l’accord UE-Mercosur en est la preuve.
Avez-vous un dernier mot pour la fin ?
La propagande coloniale a appris à notre peuple à douter de lui-même. Pourtant, nos ancêtres se sont libérés seuls dans les Hauts, au péril de leur vie. Maurice est indépendante depuis 1968, les Seychelles depuis 1976. Nous sommes capables de construire notre pays par nous-mêmes et pour nous-mêmes.
Nous sommes à un tournant : les damnés de la terre doivent arracher leur indépendance. Nous invitons toutes celles et ceux qui partagent ce combat à nous rejoindre.
Seule la lutte libère !
