La Bataille de Gaulle : à qui profite le mythe ?

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Lycée Louis-Le-Grand, Polytechnique, École Normale Supérieure puis un passage au cabinet de Villepin au Ministère de l’Intérieur en tant que conseiller, le réalisateur Antonin Baudry est un pur produit de l’intelligentsia bourgeoise parisienne. Son tout premier film “Le Chant du Loup” avec un casting composé de grands acteurs du cinéma français, François Civil, Omar Sy, Mathieu Kassovitz, porte sur le thème des sous-marins militaires mettant en avant la Marine Nationale. Ce premier film est financé à hauteur de 20 Millions d’euros, notamment par Pathé. Son deuxième film, c’est La Bataille de Gaulle en 2 parties, qui ont coûté entre 80 et 100 Millions d’euros, financé encore une fois par Pathé. C’est le diptyque le plus coûteux jamais produit dans le cinéma français. C’est intéressant de voir à quel point ce jeune réalisateur a réussi à sauter toutes les étapes de la carrière des jeunes réalisateurs pour décrocher des budget astronomiques pour ses débuts de carrière.

Derrière le diptyque le plus cher du cinéma français récent se tient un homme : Jérôme Seydoux, l’un des héritiers de la dynastie industrielle et bancaire Schlumberger. Ancien gérant de la banque Neuflize Schlumberger Mallet, bâtisseur du conglomérat Chargeurs (textile, compagnie aérienne UTA, presse), il rachète Pathé en 1990 et règne depuis sur le premier circuit de salles du pays. Sa fortune est estimée à 1,5 milliard d’euros. C’est, en somme, un pur produit de la haute bourgeoisie d’affaires française.

En effet, dans un entretien à Cannes, Baudry explique que l’idée du film naît lors d’un déjeuner avec le producteur Jérôme Seydoux. Les deux hommes lisent le même livre : De Gaulle, une certaine idée de la France de Julian Jackson. Et ils se disent “et si on l’adaptait ?”. On comprend bien en regardant qui détient le monopole du cinéma et les 100 millions de budget qu’il s’agit plus d’une commission que d’une discussion amicale et artistique.

Pourquoi un tel homme engage-t-il près de cent millions d’euros dans un De Gaulle ? D’abord il y a les intérêts capitalistes directs de Pathé, qui vit d’un marché culturel protégé – « l’exception culturelle » – sans lequel le cinéma français aurait été laminé par Hollywood. Cette protection est aujourd’hui rejouée face aux plateformes américaines, Netflix en tête. La riposte de Pathé est assumée : produire de grands blockbusters patrimoniaux que Seydoux appelle « les grandes fresques nationales » – Le Comte de Monte-Cristo, Les Trois Mousquetaires, et maintenant De Gaulle – pour redonner aux spectateurs une raison de quitter leur canapé et défendre à la fois la salle et la production nationale. Financer une fresque française, c’est d’abord défendre un marché contre un bloc de capital rival.

Reste la question : pourquoi De Gaulle, et pourquoi CE de Gaulle ? Ici l’intérêt industriel et le mythe national fusionnent. Le De Gaulle historique est le saint patron de l’autonomie stratégique française face à la domination anglo-américaine : force de frappe indépendante, sortie du commandement intégré de l’OTAN, double veto à l’entrée britannique dans le Marché commun, défi au dollar. Or, le film met précisément en scène un De Gaulle isolé, que Roosevelt voudrait écarter, condescendu par Churchill, luttant pour que la France garde sa place dans l’Histoire. Le réalisateur Antonin Baudry – ancien diplomate du Quai d’Orsay – ne s’en cache pas : revenu des États-Unis, il dit avoir trouvé la France trop « sous domination culturelle américaine » et avoir voulu y changer quelque chose.

Ce récit tombe à pic et ne naît pas décroché du contexte national et international. Dans un moment d’ »économie de guerre », de réarmement européen et de débats sur l’autonomie stratégique, l’épopée d’un homme qui refuse la défaite et exige une indépendance nationale n’est pas un objet neutre. Elle fournit le matériau affectif – grandeur, refus de céder, volonté de se battre – utile à une époque qui se prépare au conflit. Seydoux n’est pas Bolloré. Son ancrage est historiquement de centre-gauche – proche de Mitterrand, longtemps actionnaire de Libération – et le film relève d’un imaginaire national-républicain, non d’un projet identitaire d’extrême droite. Et pourtant le film n’aurait pas pu être plus chauvin et va-t-en-guerre, montrant qu’à notre époque la bourgeoisie impérialiste refait bloc contre les masses opprimées du monde et pour ses intérêts capitalistes crasses. L’armateur Rodolphe Saadé, proche d’Emmanuel Macron, est entré en 2025 à hauteur de 20% au capital de Pathé. Seydoux le milliardaire de « centre-gauche », le macroniste Saadé et même le fasciste Bolloré sont au bout du bout unis dans la défense des intérêts de l’impérialisme français. Le film se loge ainsi dans un espace souverainiste : celui d’un capital national qui veut un pôle français autonome au sein du bloc occidental, ni rupture des alliances, ni soumission aux yankees. Le mythe gaulliste est l’avatar parfait de cette position.

Cette ambition a un prix : une relecture de la Résistance taillée à la mesure d’un seul homme. Le film est construit autour de la figure providentielle – « seul contre tous », sauveur parti de rien. Ce n’est pas seulement un choix esthétique ; c’est une thèse. La forme même du biopic du grand homme impose une histoire où la nation se sauve par la volonté d’un individu. En somme le mythe bourgeois par excellence. C’est sans compter qu’aussi bien pour la période de la Résistance antifasciste que pour le reste, ce sont les masses et non les figures providentielles descendus du ciel qui font l’Histoire.

La première partie du film est coloniale. La France libre s’est largement construite sur l’Empire : le ralliement de l’Afrique équatoriale, le Tchad, le Cameroun, les troupes coloniales. Le film en fait un décor. Les Africains y sont en effet désespérément muets, réduits à une masse de figurants, spectateurs d’une histoire écrite pour eux par d’autres. Aucune interrogation de l’Empire, de ce que la France devait à ses colonisés, ni du prix que ceux-ci ont payé. La grandeur retrouvée se raconte sans son envers colonial.

Les grands absents du film sont les communistes. La Résistance intérieure armée était organisée par le Parti Communiste et les Francs-tireurs et Partisans (FTP), et ce de manière dominante après juin 1941. De Gaulle, lui, se méfiait d’une résistance armée autonome, et surtout de sa composante communiste. Il n’a donné son soutien à la Résistance armée qu’en 1943 avec la création du CNR (Conseil National de la Résistance). Un film à focale gaulliste reproduit le mensonge : De Gaulle en unificateur indispensable, et dans son ombre les communistes qui ont mené le gros du combat intérieur. Les cadres du PCF sont dépeints dans le film comme une minorité réticente à toutes les propositions « évidentes » comme celle de la reconnaissance de De Gaulle comme chef de la Résistance. A l’internationale, pas un mot sur l’URSS ou Staline et aux millions de héros soviétiques qui ont éliminé 80% de la Wehrmacht sur le front de l’Est, seuls les Anglais et les Américains sont dépeints dans l’alliance contre l’Allemagne. Le film aborde le rôle des communistes de manière méprisante dans la réplique du Général Giraud à Leclerc disant « vous n’avez pas d’armée, vos soldats sont des communistes et des métèques ». Mais c’est bien ces communistes et les métèques qui ont gagné la guerre, les mêmes qui sont attaqué par l’État français en 2026 et dépeints comme des extrémistes et des voyous. Pour appuyer ce faux mythe national, alors même qu’à une époque beaucoup d’historiens pensaient que c’était les gaullistes de Londres qui avaient fait dénoncer Jean Moulin à la Gestapo à cause de leurs grands désaccords politiques, le film dépeint De Gaulle et le socialiste Jean Moulin comme des camarades proches tentant de coller toute la Résistance au récit gaulliste.

Ce n’est pas un détail : c’est la ligne de fracture de la mémoire de la Résistance. Notre période est celle où les personnes qui ont fait la résistance sont presque toutes mortes. Ce changement générationnel fait que pour la première fois depuis la fin de la guerre, les mensonges de la propagande gaulliste peuvent se renforcer et ouvertement contredire la réalité historique car la mémoire directe des masses qui ont vécu la Résistance est trop lointaine.

La question politique d’autre part est complètement écartée. Le mot fascisme est mentionné 1 ou 2 fois en presque 5h30 de film. C’est bien sûr le point de vue bourgeois qui en réalité n’en a que faire du destin des Juifs ou des Romanis à cette époque, du destin des masses en général. Pour la bourgeoisie, ce n’est pas une guerre antifasciste mais simplement une guerre contre les Allemands. La collaboration est dénoncée purement du point de vue des intérêts du souverainisme de la bourgeoisie nationale. C’est une honte que l’acteur Simon Abkarian, qui a si bien joué le rôle du grand résistant arménien communiste des brigades FTP-MOI, Missak Manouchian dans le film de Robert Guediguian “L’Armée du Crime », ait accepté de jouer le rôle de De Gaulle qui lui ne s’est pas fait attendre longtemps pour massacrer des milliers de résistants algériens en 1945.

Le film nuance un peu, intègre des épisodes gênants : la flotte française bombardée par les Britanniques à Mers el-Kébir, un De Gaulle condamné à mort, humilié, contraint de quémander l’aide d’un Churchill goguenard. Mais l’essentiel n’est pas dans ces touches : il est dans la structure. En ramenant les années 1940-1944 à l’odyssée d’un homme seul, le film lisse les conflits réels de la Résistance – entre Londres et l’intérieur, entre gaullistes et communistes, entre métropole et empire – en une épopée d’unité nationale. C’est précisément ce que lui reprochait L’Humanité : une œuvre tiraillée entre le désir d’égratigner le mythe et la volonté de Pathé de dresser une grande fresque patrimoniale.

Le résultat est un « roman national » : non pas un faux grossier, mais un récit qui, en centrant tout sur de Gaulle, efface celles et ceux – colonisés, communistes, résistants de l’ombre qui ont fait la France libre. À l’heure où l’on entreprend de nouveau de préparer les esprits au conflit, ce mythe d’une unité retrouvée autour d’un sauveur n’a rien d’innocent. Il dit moins la vérité de 1940 que les besoins idéologiques de 2026. Ce diptyque “La Bataille de Gaulle” rentre parfaitement dans la rhétorique chauvine promu par Macron et les milliardaires français dont bien sûr Jérôme Seydoux le patron de Pathé.