Dans nos récents articles, le lecteur attentif a pu remarquer des mentions à l’analyse de notre époque comme étant celle de l’Offensive Stratégique de la Révolution Prolétarienne Mondiale (OSRPM). Cette analyse implique que le prolétariat se trouve dans une phase stratégiquement avancée dans le mouvement vers le renversement total de la bourgeoisie à l’échelle internationale. Cette analyse globale constitue pour nous un fondement théorique essentiel pour comprendre notre époque et orienter l’action. Elle est source d’un grand optimisme pour l’avenir révolutionnaire.
Cette analyse n’est pas nouvelle dans le mouvement communiste international : elle nous vient des contributions du Parti Communiste du Pérou dans les années 1980 et est partagée par de nombreuses organisations et partis communistes à travers le monde. Dans cet article, nous explorons quelques exemples pour comprendre cette thèse, ainsi que les sources de notre optimisme croissant.
Les phases stratégiques de la prise de pouvoir du prolétariat
Depuis l’époque de Marx et Engels, les Communistes ont cultivé un optimisme remarquable – une caractéristique qui les distingue de nombreux mouvements politiques qui se complaisent dans le pessimisme et luttent par automatisme, sans croire en la victoire. Il est important de rappeler ici que les Communards n’ont pas attendu l’OSRPM pour lancer l’assaut face aux Versaillais et sacrifier leurs vies par milliers dans la cause révolutionnaire. Notre classe a toujours lutté avec le plus grand optimisme et héroïsme, peu importe les conditions.
Le pessimisme de certains mouvements et organisations n’est pas une posture neutre : il résulte d’une lecture partielle des contradictions du monde réel. Ceux qui s’y abandonnent ne perçoivent qu’un aspect de chaque contradiction fondamentale, confondant ici l’aspect secondaire – la réactionnarisation des États impérialistes – avec l’aspect principal, qui est la maturation des conditions objectives pour la révolution.
La loi de la contradiction nous enseigne que toute chose contient deux aspects en lutte. Dans notre cas : révolution et contre-révolution. La réactionnarisation de l’État n’est que la réponse, la réaction, de l’impérialisme face à sa crise, face à la force des révolutions en marche (les luttes de libération nationale et les révolutions socialistes). Voir la réactionnarisation sans voir le mouvement révolutionnaire, c’est déjà avoir choisi son camp idéologique.
Aujourd’hui dans le processus révolutionnaire, le prolétariat dispose d’avantages stratégiques structurels et objectifs : la maturation historique des classes opprimées par les capitalistes dans le feu de la lutte des classes, l’avantage numérique écrasant des masses opprimées grâce à la socialisation croissante de la production et le pourrissement avancé de l’impérialisme. Cela nous amène à une analyse plus fine de notre époque – une nouvelle étape historique du développement de l’humanité.
La stratégie militaire communiste distingue trois étapes dans la Guerre Populaire, correspondant aux phases du rapport de forces entre révolution et contre-révolution. Cette conception a été généralisée par le premier congrès du PCP en 1980 à l’échelle de la révolution mondiale, selon trois moments du grand processus d’élimination de l’impérialisme :
1) La Défensive stratégique : l’ennemi est plus fort, les forces révolutionnaires sont faibles et cherchent à se préserver en résistant sans se laisser anéantir.
2) L’Équilibre stratégique : le développement des forces révolutionnaires égalise celui de l’ennemi. C’est le point de bascule.
3) L’Offensive stratégique de la révolution mondiale : les forces révolutionnaires deviennent supérieures, la stratégie passe à l’offensive, celle de l’ennemi devient défensive.
Le premier Congrès du PCP situe la défensive stratégique de la révolution mondiale entre 1871 (la Commune de Paris) jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, marquée par la remontée en force de l’URSS et la naissance de la Révolution chinoise. L’équilibre stratégique s’installe autour du triomphe de la Révolution chinoise, de la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne et du développement des puissants mouvements de libération nationale. À ce moment historique, les États socialistes et le camp de la révolution constituaient près de la moitié du monde.
Certains argumentent que les reculs de la fin du 20esiècle (développement du révisionnisme en URSS puis en Chine, thatchérisme, coups d’états impérialistes, etc.) ont mené à un recul stratégique du mouvement révolutionnaire international. Pour nous il ne s’agit là que de reculs tactiques et non stratégiques, car les conditions pour les révolutions socialistes n’ont cessé de progresser.
Ainsi la révolution est passée à l’offensive stratégique, que l’on peut situer autour des années 1980 : moment d’ébullition des guerres populaires dans le monde (Inde, Philippines, Turquie, Pérou, Népal), de pivots stratégiques importants comme la guerre du Vietnam (qui a mis à l’échec non pas une mais deux puissances impérialistes), celle en Afghanistan, etc. Cette récente phase historique s’inscrit dans la période des « 50 à 100 prochaines années » annoncée par le Président Mao lors de la Conférence des 7000 cadres en 1962 :
« Il a fallu entre trois et quatre cents ans pour bâtir une économie capitaliste puissante et florissante; pourquoi serait-il impossible de construire une économie socialiste puissante et florissante dans notre pays en une cinquantaine ou une centaine d’années? Les cinquante ou cent prochaines années seront une période épique de changements fondamentaux dans le système social mondial, une période bouleversante à laquelle aucune époque passée ne peut se comparer. Vivant à une telle époque, nous devons être prêts à mener de grandes luttes, qui diffèrent à bien des égards des formes de lutte des périodes précédentes. »
Ce qu’il est capital de comprendre dans cette analyse, c’est que la lutte mondiale n’a jamais cessé de se développer malgré les défaites tactiques. Nous ne sommes pas retournés à la défensive stratégique. La raison en est simple : cette lutte ne repose pas uniquement sur les révolutions menées par les communistes, mais sur des phénomènes matériels profonds qui propulsent le développement du prolétariat et précipitent l’effondrement du système impérialiste.
Où en sommes-nous aujourd’hui, et quelles sont les sources de notre optimisme ?
Les Communistes se sont toujours distingués par un niveau élevé d’optimisme, qui prend plusieurs formes. Il naît de la confiance dans les masses opprimées du monde – une confiance concrète, vécue à travers nos camarades, nos voisins, nos familles, les gens que nous côtoyons dans nos parcours de vie et de lutte mais plus généralement envers les masses opprimées du monde. Les révolutionnaires sont d’abord des êtres qui pensent aux autres avant de penser à eux-mêmes, rompant ainsi avec l’idéologie libérale de la bourgeoisie pour embrasser l’idéologie du monde nouveau. À l’échelle collective et de manière principale, notre optimisme trouve sa source dans le marxisme lui-même : le matérialisme historique1, qui nous démontre que le cours de l’histoire avance, que le capitalisme porte en lui les contradictions qui le dépasseront.
« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de luttes de classes. […] oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée; une guerre qui finissait toujours, ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte. »2
Notre optimisme n’est pas une foi aveugle, mais un optimisme fondé sur l’analyse matérielle de notre classe qui est capable de conquérir tous les sommets, si hauts qu’ils puissent être. Marx lui-même souligne que l’issue n’est pas automatiquement victorieuse – elle dépend de l’organisation et de la lutte.
Le mouvement de l’histoire et les trois grands mouvements révolutionnaires
Le marxisme de notre époque distingue trois grands moteurs du développement historique :
1) La lutte pour la recherche scientifique
2) La lutte pour la production
3) La lutte des classes
Ces trois mouvements s’articulent dialectiquement. Chaque bond de la découverte scientifique fournit les bases matérielles nécessaires au développement des forces productives (les capacités humaines combinées aux outils et aux machines). Ce développement engendre à son tour les conditions d’un bouleversement des rapports de production (des formes d’organisation sociale).
La maîtrise de l’agriculture a rendu possible la vie sédentaire et la création de surplus alimentaire, conditions nécessaires à l’émergence des premières sociétés de classes et de l’esclavagisme; l’invention de la roue, de l’écriture et de la monnaie ont accompagné et approfondi le développement des sociétés esclavagistes en rendant possibles le commerce à grande échelle et l’organisation étatique; la maîtrise du fer, en démocratisant les outils agricoles et en permettant le labour profond des terres lourdes, a fourni la base productive du féodalisme; la machine à vapeur, les engrais synthétiques et le chemin de fer ont permis l’émergence et l’expansion du capitalisme industriel.
À chaque moment de l’histoire où les forces productives se trouvaient bloquées dans leur développement par des rapports de production devenus obsolètes, des révolutions ont réussi à renverser les classes dominantes qui défendaient l’ancienne société, les anciens rapports de production. Les classes initialement progressistes deviennent réactionnaires une fois qu’elles stabilisent leur pouvoir et elles se retrouvent en retard sur l’histoire.
La bourgeoisie elle-même s’est transformée, passant d’une classe révolutionnaire et progressiste contre la noblesse et le féodalisme à une classe réactionnaire protectrice de son régime d’oppression. Elle a prétendu que l’histoire prenait fin avec la victoire du capitalisme – une illusion acclamée après la chute de l’URSS. Mais le prolétariat s’est doté de l’arme du marxisme, prenant une hauteur et une vision de son destin historique sans précédent grâce au matérialisme historique et la conscience que l’histoire avance, et qu’indéniablement la bourgeoisie sera renversée.
Ces cycles historiques s’accélèrent à chaque étape : l’humanité a vécu dans des sociétés tribales pendant plus de 200 000 ans, dans des sociétés esclavagistes pendant plus de 2 500 ans, sous le féodalisme pendant environ 1 500 ans, sous le capitalisme depuis environ 350 ans. Nous sommes aujourd’hui dans la phase de transition entre capitalisme et socialisme, l’époque de la révolution prolétarienne mondiale.
Cette accélération est liée à plusieurs phénomènes conjugués : le développement de l’impérialisme; un taux d’innovation sans précédent; et bien sûr l’explosion démographique. Des chercheurs ont étudié la question du développement de l’histoire et son accélération à travers l’analyse de la croissance démographique à l’échelle de la grande histoire – certains évoquent un point de basculement en référence aux travaux de Heinz von Foerster de modélisation de la croissance de la population humaine. Heinz von Foerster prédisait de manière humoristique que ce point de bascule était « le jour de la fin du monde ». Des recherches plus récentes prédisent notamment une rupture dans les trajectoires de croissances démographique et industrielle (par les émissions de CO2) autour des années 2030-20453. Nous pouvons mettre ce point de rupture en lien avec la crise structurelle du capitalisme et les limites des ressources carbonées. Souvent ce point de rupture est en effet vu par la bourgeoisie comme « la fin du monde » car ils sont incapables de prédire ce qui attend l’humanité après ça. Leurs conclusions sont pétries de leur vision sombre et pessimiste du monde, caractéristique de cette classe en fin de vie. La fin du monde ancien, c’est la naissance du monde nouveau. La fin du monde bourgeois, c’est la naissance du monde prolétarien.
Ces prédictions méritent bien sûr un approfondissement rigoureux du point de vue marxiste – un travail rendu difficile par l’inexistence d’instituts de recherche réellement marxistes et structurés. Pourtant si l’on prend simplement ces analyses existantes, ce point de rupture aura bien lieu de notre vivant dans les 10 à 20 prochaines années ! Cette période s’inscrit donc dans la période de fin de la prochaine guerre inter-impérialiste pour laquelle se préparent les états-tyrans. De l’histoire, nous savons que chacune des guerres inter-impérialistes a mené à la naissance de grands états socialistes qui ont à chaque fois poussé plus loin le socialisme scientifique – l’URSS à la fin de la Première Guerre mondiale, puis la Chine après la Seconde.
La crise climatique est une source majeure de l’accélération du mouvement révolutionnaire. La bêtise et le court-termisme des politiques productivistes capitalistes nous mènent à un réchauffement climatique de +2,6°C à la fin du siècle. Les sécheresses entraînent déjà les famines. Elles vont s’intensifier, c’est inévitable dans les trajectoires actuelles, car malgré les fausses solutions de mesures palliatives, les arbres et les plantes ne peuvent pas résister à la montée des températures. Et ce sans compter les incendies, qui comme nous le voyons continuent à s’intensifier. Cela va entraîner directement dans les années à venir l’appauvrissement massif et extrême d’une grande partie du monde, surtout de celles et ceux qui dépendent directement de la production agricole (les paysans pauvres), mais aussi du prolétariat. Un des facteurs essentiels qui préserve aujourd’hui la relative stabilité du système capitaliste, c’est précisément la surproduction alimentaire, et donc la satisfaction des besoins basiques humains – la nourriture et l’eau. Une fois que le capitalisme aura perdu cet élément essentiel de la stabilité de son système, les révolutions deviendront de plus en plus féroces jusqu’à terrasser totalement la bourgeoisie. Les pauvres n’auront véritablement plus que leurs chaînes à perdre.
Le capitalisme en état de décomposition avancée
Lénine avait déjà analysé l’émergence de cette phase dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) :
« Monopoles, oligarchie, tendances à la domination au lieu des tendances à la liberté, exploitation d’un nombre toujours croissant de nations petites ou faibles par une poignée de nations extrêmement riches ou puissantes : tout cela a donné naissance aux traits distinctifs de l’impérialisme qui le font caractériser comme un capitalisme parasitaire ou pourrissant. »
Ce texte reste d’une actualité saisissante, plus d’un siècle après la mort de Lénine. Depuis lors, les trois grands mouvements révolutionnaires ont connu des évolutions décisives.
- Déclin de la recherche scientifique
La productivité de la recherche par unité d’investissement est en déclin continu depuis les années 1970, tandis que les budgets alloués à la recherche n’ont cessé de croître. Les innovations de rupture se raréfient. Ce phénomène indique que le mode de production capitaliste est devenu structurellement inadapté aux exigences du progrès scientifique.
Les seules innovations en progression significative sont internet, l’intelligence artificielle, les avancées biologiques. Elles n’ont pas suffi à relancer la croissance économique. Au contraire, elles contribuent toujours plus à la Baisse Tendancielle du Taux de Profit (BTTP)4, comme l’a démontré Marx dans Le Capital. Pourtant elles sont la condition même de la continuité de la croissance qui est vitale pour le capitalisme. Il est significatif que le prix
Nobel d’économie 2025 ait récompensé récemment les travaux de l’économiste Philippe Aghion sur la « destruction créatrice », reconnaissant ainsi que les monopoles capitalistes tuent activement le progrès scientifique pour conserver leur contrôle sur les technologies et ainsi la production du savoir. La recherche scientifique, qui requiert des ressources et un partage des connaissances sans barrière, des efforts internationaux communs, se retrouve aujourd’hui piégée par les besoins financiers, guerriers du système impérialiste et les rivalités chauvines. Ainsi les impérialistes montrent leur visage profondément réactionnaire, le capitalisme devient de plus en plus néfaste et destructif, agissant à l’opposé complet des intérêts de progrès de l’humanité.
L’effet direct de la BTTP, et de « la faillite » de la production scientifique et technologique, dans l’accroissement de bénéfices suffisants pour garder le système capitaliste en forme, c’est que la politique bourgeoise recourt à l’augmentation de l’exploitation des prolétaires et paysans. Ainsi, les capitalistes créent les conditions matérielles des révolutions dans le monde, « ils vendent la corde par laquelle ils seront pendus ». Plus l’exploitation et la misère augmentent plus les peuples se soulèvent. Ce que portent les innovations depuis les années 1970, c’est néanmoins et surtout une démocratisation croissante de l’accès aux connaissances et au travail intellectuel, et une liaison toujours plus forte entre les êtres humains. Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’avons été aussi connectés : la majorité du globe possède un téléphone et un accès à Internet; les traducteurs automatiques permettent de dépasser la barrière des langues ; les moteurs de recherche et les intelligences artificielles donnent accès à des quantités immenses de savoirs, brisant les bases matérielles des privilèges de classe dans l’accès à la connaissance mais aussi aux informations, à
la presse révolutionnaire, etc.
Le prolétariat n’a jamais été aussi éduqué qu’aujourd’hui. Le capitalisme a forgé les outils de sa propre défaite. La massification de l’enseignement supérieur, entreprise dans les années 1950 comme réponse aux besoins économiques, produit aujourd’hui des travailleurs qualifiés dont les aspirations débordent le cadre du système. C’est pourquoi les politiques de restriction de l’accès à l’enseignement supérieur se multiplient dans les pays impérialistes : une tentative réactionnaire désespérée pour ralentir le cours de l’histoire.
2. La stagnation des forces productives et la crise du capitalisme
Le développement des forces productives est intrinsèquement lié à la recherche scientifique et à l’éducation. Aujourd’hui, la diffusion mondiale des techniques et des infrastructures – auparavant concentrées dans les pays impérialistes – s’est généralisée.
La routine de l’impérialisme, fondée sur l’exploitation accrue des masses du monde entier, devient structurellement de moins en moins rentable. La mécanisation baisse les taux de profit; pour compenser, les capitalistes intensifient l’extraction de plus-value sur le prolétariat, le semi-prolétariat et la paysannerie. Les crises économiques s’enchaînent.
Plusieurs études économiques récentes documentent la baisse du Taux de Profit Mondial (TPM) entre 1952 et 2019. L’une d’entre elles conclut :
« Le changement technologique durant cette période a eu un impact prépondérant sur l’évolution du taux de profit. Pourtant, les résultats montrent que l’impact de la troisième révolution technologique n’a pas été suffisamment fort pour inverser la tendance à la baisse à long terme du TPM. […] La baisse persistante du TPM depuis le milieu des années 1990, conjuguée à l’accélération de la dépréciation et au ralentissement des heures productives, a contribué à un ralentissement de l’accumulation de capital et à une croissance plus faible du PIB. Ces forces laissent présager une intensification de la concurrence, un risque accru de faillite, une pression accrue sur la main-d’œuvre pour extraire davantage de plus-value, et indiquent qu’un renversement à court terme de la rentabilité mondiale est peu probable5 ».

En clair : la crise économique est profonde et structurelle, mais le capitalisme ne mourra pas de lui-même. Il est nécessaire de mener la révolution par l’organisation politique des masses opprimées.
À l’origine de cette crise réside la croissance quantitative de notre classe et la socialisation toujours plus grande de la production6. La population mondiale a doublé depuis les années 1980. La paysannerie, qui représentait 80 à 90% de la population mondiale au début du 20e siècle, est passée à environ 40-45% aujourd’hui7 , en grande partie transformée en semi-prolétariat8 et en prolétariat. Pour la première fois dans l’histoire, le prolétariat est très proche de dépasser numériquement toutes les autres classes.
Il convient de noter que la disparition totale des rapports de production archaïques (comme dans ce cas, la paysannerie) n’est pas une condition préalable à la révolution et à la transformation des rapports de production. La révolution chinoise en est l’exemple éclatant : elle a triomphé dans une société encore largement paysanne et semi-féodale. De même, la présence résiduelle de l’esclavage dans certaines régions du monde, ou la grande part de la paysannerie dans les pays opprimés, ne signifient pas que l’humanité n’a pas dépassé l’époque des pharaons ou le Moyen Âge. Durant la période de transition entre sociétés esclavagiste à féodale, le taux d’esclaves représentait encore au moins 15 à 25 % de la population dans l’Empire Romain autour du 1er siècle9.
D’autre part, le patronat comme classe a continué de se dégrader numériquement par la concentration massive de capitaux. Par exemple, en France, durant le Second Empire (1866 à 1872), le patronat était immense en quantité. Près d’un quart de la population des villes étaient chefs d’entreprise, avec en majorité entre 1 et 10 ouvriers salariés10. Aujourd’hui, ce chiffre semble ridicule à l’ère des monopoles, comme Amazon qui concentre 1,5 millions de salariés. Le processus de concentration du capital a mené à une situation où les capitalistes se déclassent en petit-bourgeois, qui eux-mêmes se déclassent en prolétaires. Le capital se retrouve concentré dans les mains d’une minorité infime de l’humanité. Ainsi, la contradiction fondamentale du capitalisme, énoncée par Marx dans Le Capital – à savoir la contradiction entre la socialisation croissante du travail et la concentration du capital dans les mains d’une minorité (simplifiée en « travail contre capital ») – s’est aiguisée plus que jamais, sonnant ainsi les cloches de la fin du système impérialiste.
3. Pourrissement idéologique du camp impérialiste contre la progression du prolétariat
Le capitalisme est en crise philosophique et intellectuelle profonde. Ce qui est produit par la bourgeoisie au niveau philosophique depuis les années 1980-1990, et même avant, correspond à du vide total. Nietzsche, Heidegger, Derrida, Sartre et Foucault représentent l’antiphilosophie postmoderne du nihilisme, de l’existentialisme et du poststructuralisme, qui remplacent la vérité tangible par les récits subjectifs du langage. La bourgeoisie ne s’intéresse plus à aucune analyse, même a minima concrète, de la réalité matérielle ; car celle-ci démontrerait, à juste titre, la nécessité historique de son propre dépassement. En concevant la réalité à travers des perspectives infinies et des récits subjectifs, cette anti-philosophie nie l’histoire elle-même en tant que science.
Cette nouvelle philosophie bourgeoise est à l’exact opposé de la philosophie des Lumières, du cartésianisme, de la philosophie libérale de Locke, caractéristiques des débuts de la bourgeoisie en tant que classe progressiste dans l’histoire. La crise philosophique et le pourrissement idéologique de la bourgeoisie représentent le simple fait que cette classe n’a plus de révolution à accomplir ; au contraire, sa politique est celle de la préservation de son système pourrissant, par la guerre et la confusion. Mais ce pourrissement idéologique rend le système faible, sans appuis de masse. Ici, la
tâche de propagande des révolutionnaires est de dissiper le brouillard par le marxisme et la vérité. Marxisme qui lui connaît une tendance diamétralement opposée : la progression et le renforcement dans le creuset de la lutte des classes, dans les nombreuses vagues révolutionnaires qui ont secoué la terre entière, ramenant à chaque fois l’idéologie invincible du prolétariat à un nouveau sommet.
Les signes de décomposition politique sont tout aussi manifestes. À l’échelle mondiale, les gouvernements compradores11 connaissent une succession de coups d’État, d’insurrections et de guerres civiles. Le système impérialiste de gestion du monde se fissure de toute part. L’heure est aux luttes de libération nationales, aux révolutions de nouvelle démocratie, à la révolution agraire et au renversement des classes qui portent le système semi-féodal pour l’émancipation de la paysannerie.
Ce délitement est le produit direct du déclin économique des puissances impérialistes. Faute de pouvoir exporter massivement des capitaux dans la quasi-totalité des pays du monde, les États-Unis et leurs alliés se retournent vers la soumission militaire comme dernier recours. Ce tournant est particulièrement visible depuis les années 1970-1980, quand on compare la rhétorique des guerres d’agression : la « guerre contre le terrorisme pour la démocratie » de 2001 a cédé la place à des déclarations sans ambiguïté de domination. Lors d’une conférence de presse au Pentagone le 2 mars 2026, le secrétaire à la Défense des États-Unis Pete Hegseth a déclaré :
« L’Amérique, quoi qu’en disent les soi-disant institutions internationales, déchaîne la campagne de puissance aérienne la plus meurtrière et la plus précise qui soit. B2, avions de chasse, missiles, drones et bien sûr équipements classifiés, le tout selon nos conditions et avec un maximum d’autorités. Pas de règles d’engagement stupides, pas de bourbier de reconstruction nationale, pas d’exercice de consolidation de la démocratie. Pas de guerres politiquement correctes. Nous combattons pour gagner. »
Ce discours est l’aveu que l’impérialisme vit dans un monde qui lui échappe. C’est le comportement d’un animal enragé qui se défend avec ses derniers efforts face à la vague déferlante des peuples en lutte pour l’indépendance et la révolution. Les institutions internationales qu’il avait lui même construites pour arbitrer l’ordre mondial sont désormais rejetées par ses propres architectes. Ces restructurations brutales et ces revirements idéologiques sont les symptômes d’un système en fin de cycle qui cherche à maintenir par la force ce qu’il ne peut plus soutenir par la légitimité économique ou politique.
Comme Lénine l’avait observé à propos de l’Angleterre, qui était l’impérialisme hégémonique en son temps, nous sommes dans un long processus de transition qui peut connaître des reconfigurations à l’intérieur du camp impérialiste. Des ressources et du capital peuvent encore être pompés dans certaines régions du monde, notamment en Afrique, mais cela ne change pas la tendance générale : depuis les années 1980, nous sommes entrés dans une nouvelle phase historique, celle du renforcement objectif de la tendance révolutionnaire à l’échelle mondiale.
Le mouvement vers les nouveaux rapports de production
Les rapports de production capitalistes sont devenus un obstacle au développement de l’humanité. Cela se voit à toutes les échelles : du travail qui avance mieux quand le patron est absent, jusqu’à la crise climatique, structurellement insoluble dans une économie fondée sur la production anarchique pour le profit.
En réponse au pourrissement de l’impérialisme, les révoltes ne font que croître en nombre et en intensité depuis les années 1980. Depuis 2006 seulement, le nombre de manifestations et de soulèvements dans le monde a triplé12. Nous vivons une époque de révoltes sans précédent
dans l’histoire de l’humanité.
Mais les marxistes savent que les révoltes seules ne suffisent pas. Les leçons de la Commune de Paris et de toutes les expériences révolutionnaires depuis lors l’enseignent avec clarté : sans organisations révolutionnaires solides capables de diriger l’offensive, la victoire ne peut être atteinte. La spontanéité ne se transforme en révolution que par l’organisation consciente. Au-delà des révoltes, il y a évidemment les quatre guerres populaires qui construisent matériellement le Nouveau Pouvoir : elles sont elles-mêmes un signe de l’Offensive stratégique.
C’est pourquoi la constitution récente de la Ligue Communiste Internationale (LCI), au sein de laquelle et avec laquelle luttent les partis communistes maoïstes, constitue la base d’un mouvement vers l’unité idéologique et organisationnelle du prolétariat mondial.
Chaque révolutionnaire, dans chaque pays, a le devoir de lutter pour la reconstitution du Parti Communiste et de l’Internationale Communiste. Pour mener l’offensive à la victoire, il est nécessaire de reconstituer les partis communistes balayés par le révisionnisme, de combattre toutes les formes anciennes et nouvelles de révisionnisme et de pessimisme. Nous sommes riches de deux siècles d’organisation et de luttes, de victoires et de défaites dans la lutte des classes, et nous avons derrière nous les expériences des grandes bases rouges qui ont momentanément converti la moitié de l’humanité au socialisme. Factuellement, le prolétariat n’a jamais été aussi mature et proche de la victoire. C’est là notre source de grand optimisme !
- Le matérialisme historique est l’application de la méthode du matérialisme dialectique à l’histoire de l’humanité. Fondement du marxisme, il permet de comprendre l’histoire humaine à travers la lutte des classes et le développement des forces productives. ↩︎
- Karl Marx, Manifeste du Parti Communiste (1848) ↩︎
- Voir les travaux de Heinz von Foerster (« Doomsday : Friday, 13 November, A.D. 2026 », 1960), Victor Yakovenko (« The end of hyperbolic growth in human population and CO2 emissions », 2025), et Ekaterina Kuretova et Elena Kurkina (« Modeling general laws of spatial–temporal evolution of society : hyperbolic growth and historical cycles », 2010). ↩︎
- La BTTP (Baisse Tendancielle du Taux de Profit) est une loi fondamentale du capitalisme exposée par Marx dans Le Capital. Elle résulte du fait que plus la production est automatisée, plus la part du travail humain dans la production de valeur diminue – or c’est le travail humain que le capitaliste exploite pour dégager son profit. Le « coût » du salaire devient de plus en plus négligeable comparé aux investissements
en machines (capital constant), ce qui comprime structurellement la rentabilité. ↩︎ - Pooya Karambakhsh, Review of Radical Political Economics (2026). ↩︎
- Karl Marx, Le Capital. ↩︎
- Max Roser, « Employment in Agriculture » (2023). ↩︎
- Dans beaucoup de pays semi-féodaux, le « semi-prolétariat » décrit la couche de paysans complétant périodiquement leur activité agricole par le salariat. ↩︎
- Voir les travaux de Keith Bradley et Paul Cartledge (The Cambridge World History of Slavery, 2011) et Kyle Harper (Slavery in the Late Roman World, AD 275–425, 2011). ↩︎
- Henri Lefebvre, La proclamation de la Commune (2018). ↩︎
- Dans un pays dominé, c’est la classe bourgeoise au service des impérialistes étrangers. ↩︎
- Isabel Ortiz, Sara Burke, Mohamed Berrada et Hernán Cortés, World Protests : A Study of Key Protest Issues in the 21st Century (2022). ↩︎
