Au premier abord, il peut sembler étonnant de citer un film vieux de plus de 60 ans pour parler de féminisme. Pourtant, Le Détachement féminin rouge est à recommander à bien des égards. Sorti en 1961 en Chine, il suit la vie et l’évolution idéologique d’une ancienne servante qui choisit de rejoindre l’Armée rouge chinoise dans un bataillon féminin.
Le film nous plonge pendant 1h50 dans les années 1930, sur l’île Hainan, au sud de la Chine. À l’époque, la guerre civile oppose les nationalistes du Kuomintang, sous la direction de Chang Kai-Chek, aux communistes. On y découvre Wu Qionghua, une jeune femme esclave d’un propriétaire terrien appelé Nan Batian. Victime de la cruauté de Nan Batian, qui a tué son père, Qionghua cherche à s’enfuir sans relâche, mais elle est reprise à chaque tentative et jetée dans un sombre cachot où l’eau lui arrive à la poitrine. Jusqu’à ce qu’un homme débarque à la table du propriétaire terrien : c’est Hong Changqing, un cadre du Parti Communiste Chinois, sous couverture. Il se fait passer pour un homme d’affaire revenu de l’étranger avec une grande fortune. Nan Batian, avide d’influence, cherche à le gagner à sa cause en servant un grand banquet en son honneur. Avant de partir, Hong Changqinq remarque la situation de Wu Qionghua et trouve un prétexte pour l’emmener avec lui. Il lui rend sa liberté et celle-ci décide de la mettre à profit pour servir une cause plus grande : la voie révolutionnaire. Sur les conseils de Hong Changqing, elle se rend au campement du Détachement féminin rouge pour y devenir combattante.
L’un des sujets importants de l’œuvre est la question du triomphe de l’organisation face au désir de vengeance individuelle. Confrontée à ce qu’elle appelle « deux décennies de rancune familiale » contre son oppresseur, le propriétaire terrien Nan Batian, Wu Qionghua commet une faute : lors d’une opération de reconnaissance, elle aperçoit Batian et, dépassée par sa colère et son désir de vengeance, elle lui tire dessus. Elle ne fait que le blesser mais la mission est un échec. Sa haine est légitime, le film ne remet jamais en question ce fait ; mais la seule façon pour Qionghua de réellement se libérer, c’est d’accepter que sa souffrance personnelle soit transcendée dans une cause collective, une stratégie de classe, et par conséquent, qu’elle soit dirigée. Qionghua est sévèrement réprimée, et le commandant Hong Changqing lui rappelle sa condition de soldate de l’Armée rouge : « Crois-tu être la seule à avoir de la rancune ? Chaque prolétaire a le cœur trempé de larmes. Est-ce que ça peut marcher si tout le monde se précipite comme toi ? Tu es un soldat révolutionnaire ! » Alors qu’elle est à l’isolement en guise de sanction, Qionghua apprend qu’une nouvelle opération va avoir lieu contre Batian. Elle s’apprête à fuir la pièce d’isolement pour demander à participer à la mission mais se réfrène, ayant compris l’importance de la discipline et du respect du centralisme démocratique. Dans la suite du film, elle saura se montrer une combattante disciplinée dans les différentes péripéties auxquelles son bataillon sera confronté.

Jin Xie, le réalisateur du Détachement féminin rouge, fait le choix d’une mise en scène sans ambiguïtés. Le jeu des couleurs ne laisse pas de place au doute : le vieux monde qui se meurt, celui de Nan Batian, est celui des intérieurs fermés, des faibles éclairages et des couleurs fades. À l’inverse, l’Armée rouge est associée aux extérieurs, aux palmiers, au ciel, aux drapeaux rouges qui flottent dans le vent, et aux fusils dressés pour l’action. Les plans larges et les plans de groupe montrent ces femmes comme un véritable corps collectif car elles marchent, chantent, s’entraînent ensemble. Cette synchronisation est porteuse du message politique du film. L’histoire de Qionghua, qui est une héroïne car l’époque l’a exigé d’elle, ne sert finalement qu’à raconter une Histoire plus grande, celle de millions de femmes chinoises en lutte pour leur libération, et donc pour le socialisme.
