Les 30 et 31 juillet derniers, c’est près de 72 000 personnes qui auraient traversé la frontière marocaine pour se rendre dans l’enclave espagnole de Ceuta. Dans la traversée, au moins 88 personnes sont mortes, principalement par noyade, sans compter les nombreux blessés à l’occasion de l’immense chasse à l’homme déployée par l’armée et la police espagnole qui procédait aux reconduites expéditives à la frontière. À cette action policière s’ajoute aussi l’organisation de groupes paramilitaires fascistes anti-migrants qui ont parcouru les rues de Ceuta armés de machette et de bâtons, agressant des personnes en criant « envahisseurs » sur les migrants arrivé en recherche de refuge, et cela sous le regard passif voir le soutien et l’approbation de la police de cet état soit-disant « progressiste » qu’est l’Espagne. Un bilan effroyable, qui vient grossir toujours plus les chiffres du palmarès meurtrier de l’Europe-forteresse. Il s’agit d’une des plus grandes opérations répressives contre les migrants jamais menées en Europe.
En quelques dizaines de minutes, cette scène de malheur a été en Europe le prétexte à toutes les surenchères réactionnaires et racistes. Même à « gauche », on assure de son soutien au régime réactionnaire espagnol contre ce que les grands médias décrivent comme « une invasion ». Dédouanant l’Espagne de leur cher ami Pedro Sánchez, premier ministre en poste (depuis 8 ans !) et président de l’Internationale « Socialiste », les social-démocrates partout en Europe se ridiculisent et révèlent leur visage opportuniste. Ce qui est pointé par cette « gauche » française peu soucieuse des masses marocaines noyées par la « gauche » espagnole, c’est la connivence du régime compradore marocain avec l’impérialisme US et l’État sioniste. L’analyse que cet évènement serait une orchestration pour « piéger » l’État espagnol par l’ouverture de la frontière marocaine et la diffusion de la rumeur au sein des masses comme quoi l’Espagne accueillait tous les immigrés.
N’inversons pas l’histoire et ne dédouanons pas les criminels armés qui ont perpétré le massacre par leurs ordres et leurs hommes en armes. Dans cette situation, la position juste est unique : peu importe les magouilles entre États réactionnaires, nous devons dénoncer de manière stricte la violence de l’État espagnol et sa politique impérialiste au Maroc et ailleurs.
Le Maroc est un État semi-colonial et semi-féodal soumis aux intérêts de l’impérialisme. Comme le souligne justement le média espagnol Servir al Pueblo, la nation marocaine « est politiquement et économiquement liée aux impérialistes. Toute son économie appartient, directement ou indirectement, aux monopoles yankees et espagnols, sans rien de comparable à une industrie nationale. » L’Espagne, qui est avec la France l’ancien colonisateur, est toujours une puissance dominante, responsable des malheurs des masses marocaines.
L’impérialisme espagnol exerce toujours un contrôle colonial direct sur les enclaves de Ceuta, Melilla et du rocher de Badis, ainsi que sur les petits archipels côtiers d’Alhucemas et des îles Chafarines. Depuis plusieurs années, l’impérialisme espagnol renforce sa présence au Maroc, qu’il souhaite intégrer dans la nouvelle orientation stratégique de voisinage au sud de l’Union Européenne. En clair, en échange d’un renforcement du partenariat économique avec la classe compradore au Maroc, l’Espagne veut optimiser les méthodes européennes d’appui sur ses voisins pour « protéger les frontières » de l’immigration. Cette méthode n’est pas nouvelle et est observable chez tous les voisins directs de l’UE comme la Turquie dont le président compradore Erdoğan utilise lui aussi son rôle de gendarme des frontières comme levier de chantage et de négociation avec les États impérialistes européens. Dans les Balkans ou au Maghreb, les pays opprimés principalement par Paris et Berlin jouent les rôles de garde-frontières pour protéger le « jardin » de la « jungle du vaste monde ». Cette nécropolitique incarnée notamment par Frontex est bien éprouvée, les milliers de personnes parquées dans des camps insalubres et les dizaines de milliers de mortes au fond de la Méditerranée peuvent en témoigner.
L’impérialisme espagnol est aujourd’hui le premier partenaire commercial du Maroc. L’impérialisme français n’est pas en reste, en étant le premier investisseur étranger et deuxième partenaire commercial du pays. Ces liens d’apparence commerciaux sont en fait le signe d’une véritable emprise économique sur le pays très juteuse pour l’Espagne, qui génère une vingtaine de milliards de dollars par an dans ses échanges avec le Maroc. Dans le domaine agricole, où le semi-féodalisme règne en maître au Maroc, ainsi l’Espagne en importe 26 % de ses fruits et légumes à faibles coûts, au cout de l’exploitation des masses marocaines. Véritable porte d’entrée sur le reste du continent africain, le pays a une valeur stratégique majeure pour les volontés d’expansion du marché européen, en particulier ici pour l’Espagne, qui s’impose aujourd’hui comme le troisième plus grand exportateur de capitaux vers le Maroc.
La monarchie marocaine est, rappelons le, une force anti-nationale pleinement soutenue par les impérialistes pour poursuivre leur pillage du pays, tant pendant la colonisation qu’après l’indépendance formelle. Elle est un instrument des impérialistes, se partageant le gâteau des ressources stratégiques du royaume, assurant du même coup une politique répressive à la mesure des enjeux.
Les diverses contorsions diplomatiques des impérialistes ne sont que des diversions pour protéger d’autres intérêts régionaux. Le soutien à la colonisation marocaine du Sahara occidental en est un bon exemple. S’il est évident que la monarchie marocaine en est le premier acteur, il l’est tout autant que ce sont les impérialistes qui lui en donnent les moyens et en sont les premiers bénéficiaires. Pour rappel, seulement trois mois après la reconnaissance de la « souveraineté marocaine » sur le Sahara occidental en 2024, les grands monopoles français avaient signé des contrats d’investissements de près de 10 milliards d’euros dans le royaume. Nous soulignions à l’époque que « cela représente l’équivalent de 15 % du budget de l’État marocain, et une augmentation de 50% des investissements français. ». Concernant l’Espagne, c’est d’ailleurs ce même Pedro Sánchez, « champion » de la lutte contre la politique génocidaire sioniste, qui a reconnu la « souveraineté marocaine » sur le Sahara occidental en 2022, juste après les USA et avant la France. Loin d’être un acteur « progressiste » ou « non aligné », l’impérialisme espagnol reste l’un des principaux oppresseurs du peuple marocain, acteur toujours incontournable des grandes alliances impérialistes occidentales, comme l’UE et l’OTAN.
La crise à laquelle nous assistons n’est pas nouvelle. Les masses marocaines, en particulier la jeunesse, croulent sous la misère de ce pillage. L’an dernier déjà, à l’automne 2025, nous avions assisté à un moment important de protestation de cette jeunesse pendant la vague de manifestations de la « Gen Z », dénonçant la misère et le chômage. La vague de répression avait été intense. Cette année, la situation sociale ne s’est pas amélioré et près d’un jeune marocain sur trois est au chômage, taux pouvant monter jusqu’à 40 % dans certaines villes. Si la thèse d’une « mise en scène » yankee-sioniste peut s’envisager, notre soutien ne pourra jamais aller à l’impérialisme espagnol, qui reste le principal responsable du massacre auquel nous avons assisté, car il est à la fois un des facteurs d’origine de la misère des masses au Maroc et dans de nombreux pays, et à la fois l’artisan de la stratégie de délégation du massacre aux frontières aux profits des grandes capitales européennes.
Dans une déclaration publiée le 5 août, la section espagnole de la Ligue anti-impérialiste (LAI) expose que « cette situation a profité aux monopoles espagnols qui, tout en opprimant le Maroc, alimentent le racisme au sein de l’État espagnol », et dénonce la complicité de forces de « gauche » : « D’autres secteurs, plus à gauche encore, parlent d’une stratégie géopolitique d’impérialisme yankee, niant l’existence de l’impérialisme espagnol, qui tire profit de toute cette situation ». En ce sens, la section espagnole de la LAI appelait en conséquence à une manifestation « contre l’impérialisme espagnol et sa politique d’immigration meurtrière », à Valence.
Pire encore, le débat en cours sur cette crise élude totalement le principal bilan de cette affaire : une centaine de personnes sont mortes en quelques heures par noyade ou de leurs blessures et des centaines d’autres ont été brutalement attaquées par les satrapes douaniers de l’Union Européenne, certains à coups de lancé de rochers. L’instrumentalisation de la crise migratoire est du pain bénit pour les impérialistes dans cette affaire. Les masses des nations opprimées, forcées de quitter leur pays pour échapper aux conséquences insupportables du pillage impérialiste, meurent par milliers aux bas des murs de l’Europe forteresse pour tenter d’accéder à une vie meilleure. S’ils meurent pendant le voyage, c’est dans l’indifférence générale, s’ils survivent, c’est la garantie d’une main d’œuvre corvéable à merci qui pourra servir de défouloir pour les réactionnaires si elle est trop remuante. La rhétorique de l’invasion migratoire est au cœur de la contradiction qui oppose les pays impérialistes aux pays opprimés, et cet aspect de la contradiction n’ira qu’en se renforçant dans les années à venir.
Dans ce cas précis, l’action désespérée et la noyade à Ceuta d’ouvriers et de paysans marocains n’intéresse que par les fantasmes géopolitiques nourrissant le débat public des centres impérialistes. Ce qui est principal ici, ce ne sont pas l’analyse des magouilles entre États réactionnaires pour choisir le soutien à tel ou tel camps impérialiste, mais la dénonciation des politiques criminelles et anti-masses des États impérialistes, dont les États réactionnaires espagnol et français, la militarisation croissante des frontières, la restructuration pour une marche à la guerre inter-impérialiste, et la réactionnarisation profonde de ces derniers.
