Le 24 octobre et la lutte contre le Parti de l’ordre

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Le samedi 24 octobre marquait l’Acte II du mouvement octobriste, initié le 17 à la suite du soulèvement national de la jeunesse lycéenne. Après une journée de mobilisation aussi massive que l’Acte I, mais verrouillée par l’appareil sécuritaire d’État, la bourgeoisie tente de pousser vers un essoufflement du mouvement en le verrouillant à des formes plus « classiques » de mouvement social. Rien de plus faux, car la crise reste toujours inextricable.

Il faut dire que le régime avait mis les bouchées doubles pour empêcher à tout prix le deuxième acte de cette mobilisation. Pendant une semaine, Lecornu et son Obersturmführer Laurent Nuñez n’avaient fait qu’annoncer l’ouverture des portes de l’Enfer contre les masses le 24. Tout au long de la semaine précédant cet Acte II, nous avons eu droit à une atmosphère de glissement dictatorial qui en dit long sur l’état du processus de réactionnarisation dans notre pays, qui ne fait que s’accélérer.

D’abord, l’État s’est attaqué clairement à la liberté de se rassembler et de manifester. À deux doigts de déclarer l’état d’urgence, mais faute de troupes, Macron n’a pas hésité à enjamber le cadre démocratique bourgeois au cours d’une cellule de crise réunie en amont du 24, ainsi que dans les diverses mesures lâchées par le Premier Ministre. Cette cellule de crise, qui commence à devenir une habitude tant à l’Élysée qu’à Matignon depuis le COVID, a donné le ton pour les derniers longs mois d’agonie du mandat Macron II. Le laquais en chef de la bourgeoisie réactionnaire s’est permis de distribuer les bons et les mauvais points parmi les masses, en arguant que seuls les corps intermédiaires, comme les syndicats étaient légitimes pour déposer une manifestation, tandis que ses exécutants ont commencé la sarabande des mesures répressives, qui comme nous le savons, sont des exceptions qui sont désormais la règle.

Instauration de couvre-feux dans les centres-villes avec survol d’hélicoptère, notamment à Paris, interdictions des rassemblements de plus de cinq personnes dans la plupart des centre-villes des grandes agglomérations et des villes moyennes principalement dans le Nord de la France, interdictions de manifester dans deux départements entiers, Côte-d’Or et Meurthe-et-Moselle, la carte de ces restrictions, dont certaines sont toujours en vigueur dans pas moins de 13 villes à l’heure où cet article est écrit, devrait alarmer tous les défenseurs des droits démocratiques.

Parallèlement, l’État français a ré-ouvert les abattoirs judiciaires pour la jeunesse prolétaire révoltée, dont nous avions pu mesurer toute l’efficacité au cours des Grands Soulèvements de Juin 2023. Dans de nombreux dépôts de tribunaux, nous avons vu des jeunes entassés comme du bétail dans des conditions déplorables, pour le grand bonheur de la meute réactionnaire qui n’a pas manqué de se réjouir de voir la jeunesse prolétaire broyée par la torture d’État. Au cours de la semaine dernière, ce sont des peines démesurées qui ont été appliquées de façon expéditive sur les malheureux se présentant à la barre. Les comparutions immédiates ont été une usine à mandats de dépôts, qu’importe la gravité des faits. Comme en 2023, la justice bourgeoise tente de faire un exemple et de terroriser ceux qui auraient l’idée de se soulever à nouveau. Ce sont les pillages qui ont été jugés les plus sévèrement, bien plus que les confrontations avec la milice policière, rien d’étonnant, car comme nous le développions dans un précédent article, l’attaque à la propriété privée est le crime capital pour la bourgeoisie, bien plus que toutes les égratignures qu’auraient pu subir leurs larbins dans l’exercice de leurs fonctions. « C’est sans doute la semaine la plus répressive de l’histoire de la Ve République », selon Romain Boulet, co-président de l’Association des avocats pénalistes (Adap).

La tentation bonapartiste est de plus en plus visible dans les rangs de la bourgeoisie réactionnaire, aux commandes de ce pays depuis près de 10 ans. Les mesures restrictives s’accompagnent des nouvelles lois liberticides, qui vaudraient des sanctions économiques à n’importe quelle autre puissance hostile à l’Occident impérialiste. Ce mardi, le Sénat a considérablement durci le projet de loi « casseur-payeur », visant à sanctionner collectivement le prix de la révolte. Une personne innocente de tout saccage pourra être sanctionné : « Une personne qui participe à un attroupement est présumée responsable des dégâts causés » se félicite le paltoquet Lecornu. « Un projet de loi indispensable » condamné par les instances non-gouvernementales défenseuses des droits de l’homme comme Amnesty, mais le régime n’a pas le temps pour ces considérations. Pire encore s’ajoute un amendement cher à Macron, et qui a été envisagé quelques jours avant le 24 octobre : la suspension des réseaux sociaux, la facilitation de la censure, et les pressions sur les médias indépendants jugés comme « appelant à l’insurrection ou aux troubles à l’ordre public ». Une définition floue qui à n’en pas douter sera utilisée en premiers lieux contre tout ce qui n’est pas directement soumis à l’État : journalistes indépendants, collectifs combatifs, syndicats et organisations politiques rétives, tous verraient leur liberté d’expression mise sous coupe réglée d’un régime névrosé et paranoïaque. À la suite du 17 octobre, c’est d’ailleurs 112 publications qui ont été supprimées par les grandes plateformes (Meta, Snapchat, TikTok) à la demande du gouvernement. Ces contenus auraient pu toucher selon les plateforme plus de 2 millions de personnes. Un régime fondé sur un coup d’État militaire1 et une République née des flammes d’une Révolution2 sanctionneront désormais tout appel à un changement de système.

Un objectif clair, faire régner la terreur dans le cœur des masses, véritable service après-vente de la méthode de traumatiser le peuple par la matraque, la lacrymo et le LBD. Quoiqu’en dise Nuñez, la journée n’a pas été exemptes d’« exactions ». À Clermont-Ferrand et Toulouse, ce sont deux jeunes qui ont perdu leur main. À Reims, un jeune homme a été blessé par une grenade de désencerclement, le même type d’armes qui avait arraché la main d’un lycéen à Lille dans l’indifférence du chef des chiens d’attaque en uniforme. À Poitiers, c’est un œil qui est touché, tandis ce qu’à Basse-Terre (Guadeloupe), c’est un jeune homme qui se fait percuter par un véhicule de gendarmerie dans la nuit du 20 au 21 octobre. Et ce, sans compter les multiples charges et tirs de lacrymos gratuits dans toutes les villes du pays, ainsi que la bienveillance claire des forces de l’ordre pour les milices fascistes qui ont voulu prêter main forte au tabassage de manifestants. Depuis un mois, c’est plus de 10 000 personnes qui sont interpellées, soit l’équivalent d’un an de répression du mouvement des Gilets Jaunes. C’est sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la fin de la Révolution algérienne.

Ce dernier point est particulièrement important, même s’il n’est pas nouveau. L’irruption des fascistes dans la séquence de lutte actuelle est un appui direct à la répression d’État. Se présentant comme « défenseurs » des petits commerçants, ceux qui ont sur les mains le sang des victimes de l’attentat de Trappes du 23 octobre, ne sont rien d’autre que les bons chiens du régime, quoiqu’en dise leur pseudo-rhétorique anti-système. Elle n’est que l’expression sur le terrain de la tendance d’une partie des masses, principalement dans la petite-bourgeoisie, d’allégeance au régime de réactionnarisation. L’État a besoin de mettre sous tutelle ces tendances dans les masses, car c’est lui qui décide en fin de compte qui déchaîne la déferlante réactionnaire et à quelle intensité.

Le plan de la bourgeoisie est clair : la situation doit être stable, il faut alors verrouiller le cadre démocratique pour le mettre au service du processus de restructuration. Quand le chef de l’exécutif affirme au lendemain du 17 que l’urgence n’est pas d’aller dans la rue, et que « Ce n’est pas normal qu’à six mois d’une élection présidentielle, notre pays soit dans cet état d’ébullition », il exprime l’inquiétude d’une classe aux abois qui aurait souhaité continuer tranquillement ses affaires sans que les masses ne mettent le nez dans leur projet. Il faut alors accélérer, accélérer, sans se retourner et sans réfléchir au long terme, en servant du chaos pour radicaliser la réactionnarisation.

L’ambiance d’auto-congratulation qui a régné dans les déclarations du gouvernement et de ses satrapes médiatiques le lundi 26 octobre montre toute cette inquiétude : la porte-parole de gouvernement, Maud Bregeon expose tout à fait la perspective dans laquelle se place le régime face aux masses en lutte : « Avec cette anticipation et avec la mobilisation de 70.000 forces de l’ordre partout en France, l’État a eu le dessus ». C’est l’enjeu de notre époque : qui des masses ou de l’État bourgeois, qu’importe ses formes de gouvernement, aura le dessus. C’est pourquoi le régime insiste tant sur la bonne tenue de l’élection présidentielle. Nous devons comprendre que le gouvernement Macron n’a que quelques 6 mois à tenir avant de passer la main à de nouveaux satrapes en mai 2027, mais que ces élections ne servent que de légitimation pseudo-démocratique pour que le processus de restructuration de l’impérialisme, de la vieille société et du vieil État dont l’aspect le plus visible est que la réactionnarisation se poursuive, afin que soit élu le seul vrai parti qui importe à la classe dominante, celle du Parti de l’ordre et peu importe son nom.

Ce Parti de l’ordre n’a pas d’étiquette propre, et sa rhétorique est celle de toutes les principales factions du Parti unique de la bourgeoisie. Du RN aux LR, en passant par le PS ou Place Publique, chaque parti a désormais au cœur de ses atouts électoraux sa capacité à maintenir les choses bien rangées et que les masses restent le plus calme possible, et ce principalement par la répression la plus brutale et la plus étendue. La France Insoumise, prise entre la rue et le Parti de l’ordre, ne pourra avoir d’autre échappatoire pour sa survie en tant qu’appareil politique, que celle de l’« ordre républicain » si elle ne veut tout bonnement pas être dissoute par le régime. Cette dissolution est une menace concrète. Si la Troisième République de Daladier a pu dissoudre le PCF en 1939, malgré la puissance de son appareil et la profondeur de sa base de masse, la Cinquième République de Macron n’aura théoriquement aucun mal à répéter l’opération sur un mouvement politique qui n’a pas le quart de l’implantation dont bénéficiait le PCF d’avant-guerre. Quoiqu’il en soit, le Parti de l’ordre qui sera au pouvoir dès mai 2027 se basera sur tout le travail préparatoire de la Macronie et des mandats précédents depuis près de 20 ans.

Mais ces projets se heurtent à la volonté des masses, qui se sont une fois de plus mobilisées en masse le 24 octobre. Les cortèges massifs dans les villes où la manifestation étaient autorisés, sans compter les nombreuses manifestations où ces « regroupements » étaient arbitrairement interdits qui ont eu lieu malgré tout -en témoignent les explosions de colère héroïques à Limoges, Lyon et bien d’autres- montrent que les masses n’ont pas dit leur dernier mot, et qu’elles ne céderont pas à la pression tant que justice n’aura pas été rendue.

La situation ne reviendra jamais à la situation ante quo. Qu’importe les mesurettes insultantes lâchées par Matignon pour des horizons lointains, les masses sont déterminées à ne rien lâcher, contraignant la bourgeoisie à accélérer sa fuite en avant perpétuelle, qui ne fait que créer les conditions pour la maturation révolutionnaire de l’époque. Le mouvement s’essoufflera tôt ou tard mais les causes n’étant pas réglées, cela rajoutera quelques quelques minutes de cuisson sous la cocotte-minute qu’est la France depuis 1848. Une nouvelle escarmouche adviendra inévitablement, et bien plus puissante que le 17 octobre.

Plus que jamais, nous avons le devoir de défendre les droits démocratiques que notre classe a arraché tout au long de notre histoire. Nous ne pouvons davantage laisser passer les tentatives de suppression pure et simple de nos droits démocratiques les plus basiques. Nous ne pouvons davantage rester sans rien face à l’activation systématique de la police politique de la bourgeoisie contre notre classe, tout comme nous ne pouvons le faire face à la violation constante de nos droits élémentaires. L’époque est décisive : soit nous formons les ponts nécessaires à cette défense, soit l’État nous écrasera les uns après les autres et nous réduira au silence. Cette lutte est essentielle pour contrer le processus de réactionnarisation.

Le 24 octobre se place dans la continuité de la consolidation des deux nations en présence dans le pays : la nation bourgeoise, avec ses flics armés jusqu’aux dents, ses pseudos miliciens descendus pour défendre la propriété privée couteaux à la main et ses plateformes de délation aux services de son État, et la nation prolétaire, qui depuis le 17 a fait exploser sa colère et qui a créé des ponts jamais vus depuis des décennies entre différents secteurs de lutte, contre les plans de corporatisation du peuple de la bourgeoisie. Une seule de ces deux nations a un avenir, c’est la nation prolétaire, et celle-ci est bien décidée à faire en sorte que la normalité bourgeoise, bien plus violente que n’importe quelle vitrine brisée, ne reprenne jamais son cours.

1La Cinquième République naît du putsch d’Alger en mai 1958, qui a permis à De Gaulle de devenir Président du Conseil et d’écrire une nouvelle Constitution renforçant drastiquement les pouvoirs présidentiels.

2Référence à la Révolution française du 10 août 1792, qui cimente la République bourgeoise aux dépens de la monarchie constitutionnelle et pave la voie à la direction du Comité de Salut Public. Nous faisons référence à cette date car elle marque le début du vrai mouvement de masse révolutionnaire en France et le caractère le plus progressiste jamais atteint par la bourgeoisie française, a contrario du 14 juillet 1789 qui est une opération de négociation de la bourgeoisie souhaitant négocier avec le pouvoir royal.