Le capitalisme est incapable de résoudre la crise climatique. Depuis les accords de Paris de 2015, qui fixaient l’objectif de contenir le réchauffement sous + 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels, les projections n’ont cessé de s’éloigner de cette cible : les températures dépasseront + 2 °C dès 2030 et pourraient atteindre + 4 °C à la fin du siècle. Les politiques capitalistes échouent, et la poursuite de l’expansion impérialiste ne fait qu’aggraver la situation mondiale. Pourtant, les causes et les solutions sont clairement identifiées.
Réduire les émissions de gaz à effet de serre en cessant l’extraction des énergies carbonées, stopper la déforestation, privilégier les transports collectifs, l’économie circulaire, l’isolation et la production durable, limiter le transport de marchandises sur longue distance, réduire l’élevage : toutes les technologies existent. Mais l’essentiel des émissions provient des pays impérialistes dits « développés », qui refusent toute politique de planification écologique : la mettre en œuvre supposerait de subordonner les intérêts de la bourgeoisie impérialiste aux besoins de l’humanité.
L’anarchie de la production doit être dépassée par la planification. Voici le point théorique central qui permet de penser la transition écologique. La question revient à ce que Marx dans Le Capital appelle la contradiction fondamentale du capitalisme : celle entre la production socialisée et l’appropriation privée (capitaliste). Le fait est que le capitalisme lui-même a transformé la manière dont les choses sont fabriquées. La production n’est plus l’œuvre d’un artisan individuel disposant de ses propres outils et fabriquant un produit complet ; elle est devenue davantage sociale, car des centaines d’ouvriers coopèrent au sein d’une même usine, et au-delà, toute une société d’entreprises interdépendantes dont les productions s’alimentent mutuellement. La production est devenue un acte collectif et social. Pourtant, l’appropriation est restée privée : le capitaliste qui possède les moyens de production empoche le résultat produit collectivement.
Dépasser l’anarchie de la production
Cette contradiction fondamentale se manifeste dans deux formes. La première est l’antagonisme de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie. La seconde, qui nous intéresse ici, est la contradiction entre l’organisation de la production au sein de chaque usine et l’anarchie de la production à l’échelle de la société dans son ensemble.
Dans l’atelier, la division du travail est minutieusement planifiée, consciente, autoritaire ; Marx parle du despotisme du capitaliste. Mais entre les ateliers, à l’échelle sociale, il n’y a aucun plan : ce qui est produit, en quelle quantité, par qui, n’est décidé par personne, et n’est régulé qu’aveuglément, a posteriori, par la concurrence et le marché. Comme l’écrit Marx, « l’anarchie dans la division sociale et le despotisme dans la division manufacturière du travail caractérisent la société bourgeoise. » La planification est sacrée dans l’entreprise, interdite dans la société.
Chaque producteur travaille à l’aveugle, sans savoir si la société a besoin de sa marchandise ; ce n’est qu’à l’échange que le marché valide ou non, rétrospectivement, le travail comme « socialement nécessaire ». La conséquence inévitable est la crise : déséquilibres entre secteurs, et périodiquement, surproduction générale. Plus profondément, comme les travailleurs ne reçoivent qu’une fraction de la valeur qu’ils produisent, la capacité de consommation reste structurellement inférieure à la capacité de production. Ainsi, le capitalisme est le système économique qui, pour la première fois de l’humanité, induit des crises non pas de sous-production, mais de manière absurde de surproduction. Cette surproduction est insoutenable et donc directement responsable de la crise écologique.

Le Manifeste du Parti communiste (1848) en donne l’image du sorcier débordé par les puissances infernales qu’il a invoquées : la société bourgeoise est secouée par l’épidémie absurde de la surproduction, paralysée non par la pénurie mais par l’excès. Pour Marx et Engels, ce n’est pas un défaut à corriger, mais le mouvement même du système, qui indique la voie de sa propre résolution : la production étant déjà sociale, il faut rendre sociales l’appropriation et la régulation.
L’échange entre l’humanité et la terre rompu
Dans Le Capital, Marx décrit comment l’agriculture capitaliste perturbe le « Stoffwechsel », l’échange entre l’humanité et la terre1. S’appuyant sur les travaux du chimiste des sols Liebig, il montre que la production achemine les nutriments de la campagne vers la ville sans jamais les restituer au sol, rompant le cycle naturel : c’est la célèbre « rupture métabolique ». Une idée qui n’a pas vieilli d’un seul jour car en 2026 nous pourrions dire que c’est le manque d’économie circulaire, mettant en avant les sujets du recyclage, de la permaculture, etc. Cette « rupture métabolique », c’est l’anarchie de la production transposée à la nature : de même que le marché ne coordonne les producteurs qu’aveuglément, il traite le monde naturel comme une ressource gratuite, sans égard pour les cycles qui le soutiennent. La même absence de contrôle social conscient engendre les crises économiques et les crises écologiques.
À l’ère de l’impérialisme, l’anarchie de la production devient absurde. Sur l’étiquette d’un pot de café, dix pays de cinq continents dans les origines de production ; notre réfrigérateur compléterait la carte du monde. C’est la conséquence directe du sous-développement industriel imposé aux États dominés dans l’ordre impérialiste, contraints à l’hyperspécialisation pour produire au plus bas coût et maximiser les profits des capitalistes. Licenciements, relocalisations, concurrence déloyale, grèves et révoltes paysannes en témoignent : la production anarchique du capitalisme est inadaptée aux besoins des masses opprimées comme à l’équilibre entre l’humanité et la planète.
La planification et la lutte révolutionnaire pour construire demain
Il est important de noter qu’en combattant l’anarchie de la production, les marxistes ne soutiennent pas les théories d’une « décroissance » imaginée comme un retour à « un mode de vie plus simple » romantisant le Moyen Âge et la vie à la campagne. Non, nous ne voulons pas régresser dans le passé où nous mourrions de famines et de maladies curables. Cette question rejoint aussi la lutte de Marx contre le Malthusianisme (une théorie qui a mené aux politiques eugénistes prétendant que l’humanité doit être réduite pour vivre sur Terre de manière soutenable). Comme l’avait suggéré Marx, grâce à la technique, nous avons réussi à optimiser l’agriculture pour soutenir les besoins du plus grand nombre. Similairement, grâce à la planification, nous pourrons arriver à un équilibre entre l’humanité et le vivant, sans régresser dans notre niveau de vie médian, bien au contraire.
La COP21 a échoué, la COP30 échouera, parce que l’anarchie de la production est le fondement même de la domination bourgeoise et de l’économie capitaliste. La dépasser par la réforme au sein du système capitaliste est illusoire : si des États social-impérialistes comme la Chine planifient parfois pour juguler une pollution extrême, ils le font pour garantir leurs profits futurs, non pour résoudre la crise, et sans jamais associer les masses à la décision. La planification sans la lutte révolutionnaire pour arracher le pouvoir à la bourgeoisie n’est qu’un piège du réformisme libéral, l’un des derniers retranchements de la bourgeoisie.
La solution est ailleurs : la classe ouvrière s’empare des moyens de production et en fait une propriété commune. Alors, selon Engels, « l’anarchie à l’intérieur de la production sociale est remplacée par l’organisation planifiée consciente » – ce qu’il nomme « le bond de l’humanité, du règne de la nécessité dans le règne de la liberté »2. Cette liberté n’a rien d’une émancipation rêvée à l’égard de la nature : elle est la maîtrise consciente et collective d’un processus social jusque-là subi comme une force aveugle. La planification n’est pas importée de l’extérieur : elle est la forme déjà présente dans l’usine, désormais étendue à la société entière par le pouvoir prolétarien, pour l’émancipation des classes opprimées. Ainsi, sans transformation des rapports de production par la révolution socialiste, il ne peut y avoir d’écologie.
1. Marx, Le Capital, Livre 1, ch. 14, section 4 (1872).
2. Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique (1880).
